Nosferatu se levait toujours de bonne heure. Le soleil se couche tôt à Wismar et même en été, il n’était jamais réveillé après 18h et attendait alors patiemment dans l’ombre que les derniers rayons aient disparu pour pointer le nez dehors. Ce soir là il s’était particulièrement levé tôt et dès 16h30 il était debout à attendre que la nuit se décide à tomber en lisant un vieux numéro Anthropophagie Magazine. Il avait toute une caisse de cette revue jadis dirigée par un brillant universitaire allemand, aussi l’auteur d’une sorte d’utopie sexuelle libertaire qui lui avait valu la prison et du même coup l’arrêt de la diffusion d’ Anthropophagie Magazine au grand malheur de Nosferatu.
Depuis Les Mémoires de Gilles de Ray ou La Nouvelle Cuisine de Hongrie de la Contesse Bathory, il n’avait pourtant rien lu d’aussi captivant. C’est d’ailleurs précisément dans cette revue qu’il était un jour tombé sur un article d’un scientifique ukrainien qui expliquait les causes neurologiques du lever de plus en plus matinal des gens à mesure qu’ils vieillissent. Un article encore une fois passionnant et grâce auquel il se sentait moins seul… bien qu’ils ne devaient pas être nombreux ceux qui avaient fini par perdre trois ou quatre jours de sommeil à force de se lever de plus en plus tôt ! Il se souvenait que vers 1530 par exemple il s’était mis à se réveiller sur les coups de 18h, cinquante ans plus tard il était tous les jours debout à 14h et rendu à la fin du 17 siècle il se levait sur les coups de 10 heures du matin… En ces funestes époques de perturbation de son horloge biologique peut adaptée à l’éternité, il devait prendre son mal en patience et bien que levé avec les poules, il lui fallait attendre que la nuit soit tombée pour sortir et se nourrir avant de regagner son cercueil, exténué par ces journées de vingt heures !

Mais ce soir là il n’eût pas à attendre longtemps, l’hiver était là et le soleil avait tôt fait de quitter le ciel pour laisser place à la clarté rosée des nuits enneigées de Poméranie occidentale. Il fallait sortir, traverser la forêt, gagner les faubourgs de Wismar et trouver, cette nuit encore, de quoi se remplir le ventre. Car c’était à chaque fois la faim qui le tirait de sa couche, et l’on serait tenté d’y voir un signe de santé si Nosferatu n’affichait pas une mine si pale. En cette lumineuse fin d’après midi, il longeait donc les murs décrépis de son château en prenant soin d’éviter les rayons de lumière qui se frayaient ça et là un chemin en entre des pierres disjointes qui formaient par endroits des douches bleutées où folâtraient joyeusement des nuages de poussières par son pas soulevés. Il était rendu à la moitié du long couloir qui menait jusqu’au grand escalier de l’entrée principale quand, sans qu’il puisse se l’expliquer, sans même qu’il s’en aperçoive, il s’était arrêté devant un tableau…

