juil 12

Chapitre 13 :Saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs.

La Baltique s’offre comme un tableau immobile et statique, parfois traversé par le vol d’une mouette, durant le glacial mois de décembre. La nuit s’imprègne insensiblement de la lumière bleutée du petit matin et le jour ne s’annonce qu’au terme d’un long préambule, lorsque que les premières flammes d’un brasier vermeil viennent enfin danser à l’horizon. Le navire qui transportait Nosferatu ayant appareillé sur les coups de huit heures, notre vampire pu, après sa visite des cales, remonter sur le pont et contempler quelques instants, dans le crépuscule du matin, le port de Wismar qui s’éloignait dans la brume, drapé d’une éclatante parure de luminaires. Il n’avait jamais quitté Wismar et croyait en connaître tous les détails, mais cette ville qui disparaissait déjà, auréolée d’un artificiel halo doré, fruit de l’industrieuse activité des hommes, lui parue étrangement nouvelle. Nosferatu ressentit pour la première fois la nostalgie d’un lieu, l’intuition furtive qu’il n’y avait finalement pas passé assez de temps, que toutes ces ruelles franchies avec l’indifférence de l’habitude ne lui avaient pas livré leurs secrets. Une forme de regret de quitter cette terre se mêlait à l’inquiétude d’y laisser celle qu’il aimait sans avoir la certitude qu’il pourrait la retrouver un jour. Il ignorait quels périls l’attendaient sur cette mer, apparemment si docile, mais dont les fonds vaseux étaient jonchés d’épaves. Il ne savait pas non plus si sa rencontre avec les sorcières de Slupsk pourrait apporter une réponse à ses questions. Par ce voyage il goûtait au vertige de l’incertitude, d’ordinaire propre aux vivants ; lui, si accoutumé à vivre comme un mort, à savoir de quoi demain sera fait.

Après avoir quitté le port à vitesse réduite et laissé derrière lui la baie de Poméranie occidentale, aux eaux troublées par les dépôts du fleuve Oder, le navire tout fila droit vers le nord. Intrépide Poucet des océans, il laissait derrière lui des auréoles huileuses et noires à intervalles réguliers. Mais ce Titan incontinent, véritable géant des mers à la coque oxydée, burinée par trop d’années de bons et loyaux services, semblait pourtant réunir tous ses efforts pour livrer sa dernières course contre les éléments, et ses vieux poumons d’acier crachaient d’épais nuages charbonneux dans la clarté du petit matin. Nosferatu avait regagné l’un de ses cercueils de terre, à l’abri de la lumière dans le ventre de la bête depuis plus d’une heure et demi, lorsque le navire eût atteint la pleine mer et fit cap à l’Est, sur le chenal empruntés par les lignes régulières qui reliaient Lübeck à Stockholm ou Helsinki. Malgré tous les efforts de l’équipage et du capitaine – valeureux suédois issu d’une longue lignée de marins héroïques, versé dans l’art de se laisser porter par tous les courants sillonnant cette mer qu’il connaissait sur le bout de ses doigts calleux, le vétuste navire ne pouvait dépasser la vitesse maximum de quinze nœuds. Cette navigation fut donc ponctuée par le goguenards chant des sirènes de petits bateaux espagnols chargés de saumons, de cabillaud et de harengs, qu’il croisait, filant vers le sud, et par le doublement régulier des pétroliers norvégiens, rentrant à vide au pays, lancés sans effort à plus de trente nœuds.

Nosferatu ne connu rien de cet hésitant début de traversée. Bercé par les flots et le ronronnement de la salle des machines, il dormait à point fermé. Ce n’est qu’un peu après seize heures, car le soleil se couche tôt en ces contrées boréales, qu’il sortit de sa torpeur et épousseta son habit afin d’en préserver toute la ténébreuse faculté de dissimulation. Il se dirigea ensuite vers le pont supérieur, sur lequel s’abattait une bruine mêlée de quelques flocons, et aperçu dans une cabine aux vitres embuées, le capitaine, un homme d’équipage et le jeune fonctionnaire qui se livraient à une partie de cartes. Caressant l’horizon de ses pupilles dilatées, il vit sans le reconnaître, derrière le navire, le Cap de Puttgarden. Le bateau et son équipage allaient rentrer dans les eaux territoriales polonaises mais ces subtilités de administration maritime lui importaient peu. Il s’était couché la veille le ventre creux, éprouvé par une journée de crémation qui n’avait pas été de tout repos, et c’est l’urgence de la faim qui l’avait, cette nuit encore, arraché à sa couche. Fendant les bourrasques, auxquelles le massif navire restait insensible, Nosferatu traversait l’obscurité pour rejoindre les trois hommes et satisfaire à ses besoins alimentaire. La cape de soie noire dont il s’était équipé pour ce long voyage volait au vent et, dans la tourmente, elle formait de grandes ailes brillantes qui lui donnaient l’élégance d’une immense chauve-souri. Enfin dissimulé derrière la porte de la cabine, indifférent au ruissellement de l’eau glacée qui coulait sur son crane, il n’attendait que de voir sortir l’un des joueurs pour en faire son repas. La poignée de la porte s’abaissa. Dès que la porte fut refermée, il surgit de l’ombre et bondit la bouche ouverte, tous crocs dehors, sur celui qu’une envie pressante avait attiré hors de son abri. Vigoureusement saisi par le col l’homme, pourtant corpulent, n’eût pas le temps de se débattre ou de pousser le moindre cri que, déjà, des dents s’étaient plantées dans son cou, ouvrant toute grande sa carotide, pour en livrer la substance à notre vampire. Penché comme une sangsue avide sur sa victime qui s’avachissait lentement dans une flaque d’urine qu’elle n’avait pas su retenir, Nosferatu fit en quelques secondes le plein des substances nécessaires sinon à sa survie, du moins à son bien être. Mais lorsqu’il lâcha sa victime allégée de quelques litres de sang, il réalisa avec effroi qu’il n’avait pas même pensé à s’assurer de son identité. L’idée qu’il puisse s’agir du capitaine ou du jeune fonctionnaire lui glaça les os. En effet, le capitaine mort, qui pourrait éviter à ce navire la perdition sur l’un des nombreux écueils qui jalonnaient les côtes poméraniennes ? Certainement pas lui qui ignorait tout de sa diabolique propulsion et n’avait pas commandé de vaisseau depuis les cogues hanséatiques de sa jeunesse. De même, comment se priver de l’instrument fort utile qu’allait être ce jeune fonctionnaire, si obéissant, pour permettre à notre vampire d’arriver à ses fins durant la suite de ce voyage ? Pareil à un enfant qui n’ose regarder la fenêtre qu’il a entendu se briser après avoir lancé en l’air un ballon de toutes ses forces, Nosferatu, les yeux écarquillés sur la nuque de sa victime, repoussait le moment de retourner sa dépouille pour la reconnaitre.

Heureusement pour notre vampire, il ne s’agissait que d’un des hommes de bord qu’il fit, comme il put, glisser sur la taule du pont. Mais le soulagement fut de courte durée, car c’est précisément au moment où notre vampire se contorsionnait pour trouver les appuis stables qui lui permettraient de repousser son défunt bagage à la mer que les vagues se mirent à grossir. Un puissant roulis vint compliquer la tâche de notre vampire qui, désormais cramponné à sa victime, tentait en vain de se redresser sur ce sol mouillé et givré par endroits.

- Olof en tient une bonne on dirait ! Vous m’avez tout l’air de deux arsouilles, t’as besoin d’un coup de main pour le relever ? hahaha !

Nosferatu leva les lentement les yeux au-dessus de lui, médusé de n’avoir pas entendu venir l’impudent, lui qui pouvait se targuer de posséder les sens les plus affûtés de toute la création, et il distingua un homme hilare dans la pénombre. Chose exceptionnelle, la tempête ne semblait pas avoir de prise sur le marin irréel qui se tenait droit comme un « i » au milieu du tumulte. Indigné par cette aisance et sans plus réfléchir Nosferatu réunit toutes ses forces pour saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs. En quelques secondes le tour fut joué. Mais de nouveau notre vampire fut saisi d’angoisse, dans l’ardeur de sa colère il n’avait encore pas pris le temps d’identifier sa proie et ce nouveau cadavre exsangue, empilé sur le premier, pouvait très bien être le capitaine suédois ou le jeune fonctionnaire. Une fois encore son soulagement fut grand quand il parvint à distinguer les trais d’un autre homme de bord. Les deux corps attendaient donc d’être jetés à la mer par le vampire qui ne parvenait décidément plus à conserver l’équilibre. En rampant et au terme de presqu’une heure de gesticulations, Nosferatu atteint enfin au grade-corps auquel il réussit à se hisser avant de précipiter, une à une, ses deux victimes dans les flots de la Baltique qui, vu d’ici, n’étaient pas si déchaînés. Il lui fallut encore une autre demie-heure pour tenter de récupérer des efforts titanesques qu’il avait dû fournir afin de se débarrasser des deux dépouilles. Mais ni les embruns glacés, ni la contemplation de cette mer à l’étal, qu’il sentait pourtant bouger jusque dans son ventre, ne parvenaient à dissiper ses vertiges. Une main se posa sur son épaule.

- Maître ! Maître ! Ne rester pas là !

Nosferatu se retourna brusquement, encore une fois indigné d’avoir été si grossièrement trahi par ses sens. Mais reconnaissant le jeune fonctionnaire, il réussit cette fois à ravaler son orgueil et à retenir ses pulsions meurtriers.

- Vous allez bien ? Je vous appelle depuis dix minutes et vous ne vous retournez pas. Suivez-moi, je vais vous amener à l’abri, c’est un temps attraper la mort !

Prenant le vampire par le coude, le jeune fonctionnaire ajouta.

- Dites-moi, vous n’auriez pas vu Olof et Majken, ces deux poivrots ont encore disparu !

Nosferatu fit non de la tête.

Éprouvé, désorienté face une telle familiarité, il se laissa conduire jusqu’à la cabine qui ne se trouvait finalement qu’à quelques mètres. A trois reprises ses jambes cessèrent de le porter durant ce trajet et il se serait écroulé sans le précieux appui du jeune homme. Une fois dans la cabine, on l’installa finalement sur un fauteuil de sky marron à roulettes dont le dossier avait la fâcheuse tendance de basculer en arrière. Au dessus de lui un calendrier indiquait l’année 1977 et l’on pouvait y voir deux chatons jouant dans l’herbe avec une pelote de laine rouge sur fond de montagnes bavaroises. A demi allongé, les jambes ballantes, les yeux mi-clos, son regard était absorbé par le plafond où pendait une vielle pellicules piègeuse de mouches hors d’âge, le chapelet de cadavres dessinait des cercles au gré des imperceptibles mouvements du bateau : on eût dit que Nosferatu attendait patiemment qu’un barbier vienne s’occuper de lui. Mais ses joues étaient glabres et tous, hormis lui même, savaient qu’il était ivre. Le capitaine et le fonctionnaire, assis devant leurs verres, grignotaient des tranches de saucisses fumées à l’ail. Amusés par leur hôte, ils ignoraient que Nosferatu ne s’était pas éthylisé au contact d’une bouteille de vodka ou de shnaps, mais en buvant le sang de deux innocents ivrognes dont les corps nourrissaient maintenant les poissons. Un poste de radio crachait un son aigrelet. Il était près de vingt heures et une musique allait éveiller l’esprit embué de notre ami.

 

 

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