Pendant les deux heures qui suivirent son entretien avec le jeune fonctionnaire, Nosferatu fit de longues enjambées à travers les faubourgs et la forêt. Une dure nuit de labeur attendait encore notre vampire à qui il restait la fastidieuse tâche de préparer son voyage. Mais si Nosferatu pressait le pas, c’est avant tout par crainte ne pas voir la jeune danseuse avant de quitter Wismar pour Slupsk. Il voulait une dernière fois, et « pour la route », connaître l’extase d’être en sa présence, souhaitant par dessus tout pouvoir admirer l’une de ses danses ensorcelantes depuis l’ombre ou le brouillard où il pourrait se cacher.
Malheureusement, arrivé près du camp, Nosferatu dut se rendre à l’évidence : la nuit était déjà bien avancée et seul le rythme régulier des respirations associé au froissement de quelques draps se faisait entendre, trahissant le peu de vie qui persévérait dans cette obscurité glaciale. Tous dormaient à poings fermés. Quelques cendres fumaient encore dans le charbonneux cercle de pierre qui se trouvait au milieu des roulottes, mais, bien qu’il désirait plus que tout s’approcher de la vieille souche où, la nuit précédente, la belle s’était assise pour assister au conte d’Elyona, le vampire, chez qui l’habitude de fuir la compagnie des hommes s’était faite seconde nature, n’osait pas approcher et demeurait tapi dans l’obscurité.
Ses sens ne l’avaient pourtant jamais trompé, il aurait pu par exemple, sans même prendre la peine de lever la tête, dénombrer les quatre chauves-souris qui virevoltaient au dessus du camp, en ne se fiant qu’à ses seules capacités auditives qui dépassaient de loin tous les prodiges que le règne animal pouvait receler en la matière. Mais cela n’était pas assez pour dissiper cette peur irrationnelle d’être surpris par les hommes. On entends d’ailleurs à ce propos souvent dire des vampires qu’ils ne peuvent entrer en un lieu à moins d’y être invité ; cette superstition est de toute évidence fausse, les vampires sont à même de pénétrer dans tous les lieux qui leur chantent, à l’image de notre Nosferatu se rendant à la capitainerie au début de cette même nuit. De la même manière, ils peuvent bien évidemment fouler du pied le sol des terres consacrées. D’ailleurs, où trouveraient-ils le repos durant la journée si ce n’est dans le confort élimé et poussiéreux de leur cercueil installé au fond d’une tombe, se trouvant bien souvent au beau milieu d’un cimetière, c’est-à-dire au cœur d’une douillette et grasse terre consacrée ? Pour comprendre ce qui retenait notre vampire au moment de rentrer dans le cercle qui avait accueilli cette joyeuse communauté humaine d’individus libres de toute entrave, riches de leurs seules paroles d’amour, il n’est point besoin de démonologie ; il nous suffit seulement de faire preuve de la plus élémentaire des psychologies ! Un peu d’empathie nous permet d’imaginer combien, pour une créature haïe de tous, vectrice de mort et de damnation, condamnée à la solitude de la nuit, un tel mausolée de fauteuils vides érigés à la gloire du bonheur d’être ensemble et de former une famille était source d’émotions et de tourments insoutenables. Les blessures accumulées dans la solitude au fil des siècles étaient autant d’obstacles insurmontables et douloureux, même pour un cœur qui avait cessé depuis bien longtemps de battre. Il aurait pourtant tellement désiré voir ce qu’elle avait vu et partager un bref instant un peu de son monde. Mais il ne put que tendre une maigre et impuissante main en direction de l’inaccessible trône de fortune où sa belle avait siégé la veille. Les sentiments ont parfois des caprices que nulle volonté ne peut soumettre. Accablé de ne pouvoir oser plus, Nosferatu se releva et d’un pas morne longea les roulottes en direction du sentier buissonneux de fougères qui menait à son château.
Mais à peine avait-il franchi la large caravane orangée derrière laquelle il s’était dissimulé, qu’il s’arrêta net, dressant ses oreilles, dilatant les iris de ses yeux gris comme des buvards gorgés de nuit… Parmi un tourbillon de milles effluves de fumées, de chevaux, de lits moites, il venait de reconnaître l’odeur tiède et sucrée de celle qu’il aimait. A chaque respiration sa poitrine tremblait du bonheur d’être en sa présence, il suffoquait comme un noyé sombrant dans un océan d’amour, submergé par le délice de la savoir vivre et palpiter si près de lui, de sentir cette magie ordinaire, et pourtant inexplicable, faite de chaleur, de souffle, et de la tranquille circulation de centaines de fluides qu’on appelle la vie. Elle était là, l’unique, et moins de deux mètres les séparaient. Son souffle calme et régulier se faisait entendre derrière les maigres planches de bois bleues qui formaient la porte de sa roulotte. Deux pas pour la rejoindre, un simple geste pour briser le lambris vermoulu qui la protégeait si mal du froid de cette nuit boréale, et il pourrait la prendre, l’emporter, la voler à ce monde de mort pour l’entraîner loin des hommes en son château. Là, elle ne vivrait que pour lui, cachée du monde, et jamais il ne manquerait un instant du spectacle de cette existence toute de grâce et de beauté, trop longtemps gaspillée auprès d’êtres incapables d’apprécier ce joyaux de perfection esthétique. Elle danserait la nuit venue et peut-être chanterait-elle la journée durant. Sa voie cristalline viendrait habiter les couloirs de son château, résonnant jusque dans les catacombes, pour bercer son sommeil d’or car, délicieusement apaisé, il trouverait enfin le repos le plus complet dans le bonheur de la savoir si près de lui ! Et son divin parfum, exhalé pour son seul plaisir, l’habillerait de milles enchanteresses caresses. Il la nourrirait bien, il saurait en prendre soin plus que quiconque.
Nosferatu posa sa main grise et racornie sur la porte de la roulotte qui n’opposa aucune résistance. Elle n’était ni verrouillée, ni véritablement fermée, seulement tenue contre le cadre de la porte par quelques vieilles couvertures de laine qui glissèrent au sol. Une odeur de pin lui rappela les premières années de sa mise en bière. Elle s’élevait des murs de bois, tous pendrillonnés d’étoffes rouges et bordeaux qui formaient un couloir majestueux débouchant sur le théâtre d’une alcôve où, derrière un voilage carmin, sommeillait la belle. Quelques plumes échappées d’un édredon tapissaient les lames du parquet, et faisaient comme un chemin de fleur blanches sur lequel Nosferatu, le cœur en feu, s’approcha. On eût dit que la forêt lui avait fait un nid, un moelleux écrin de duvet et de brindilles.

A travers l’organza, Nosferatu la vit allongée sur le dos, un bras relevé au dessus de sa tête et les deux paumes, sur lesquelles s’étaient recroquevillées sans effort ses doigts sertis de bagues de bois et d’argent, livrées au ciel. Ses cheveux en désordre s’étalaient autour d’elle comme la couronne noire aux reflets cuivrés d’une reine amazone.
Un souffle régulier aux exhalaisons mentholées s’échappait de sa bouche entrouverte et l’on pouvait deviner une rangée harmonieuse de petites dents blanches. Son nez, empreint d’une vigueur méditerranéenne, rare sous cette latitude, suggérait la naissance d’une fossette a son extrémité. Ses paupières closes se finissaient en longs cils noirs. Nosferatu ne l’avait jamais vue de si près et n’aurait pu imaginer dans un visage pareille beauté. Son regard continua sa course et glissa le long de ses joues dorées jusque dans son cou pour se poser sur ses clavicules qui oscillaient avec la régularité d’un métronome. Dans un creux qu’elles formaient avec l’épaule, s’était enroulé un morceau du collier de grenat rouge que portait la belle. Des fragments de pierres, brillantes comme des perles de sang, formaient contre sa peau de vivants dessins qui se métamorphosaient chaque fois que sa poitrine se gonflait d’air. Nosferatu ne pouvait plus quitter des yeux cette glorieuse parure d’escarboucle montée sur un fin lin retors et écarlate, qui roulait de sa gorge à ses épaules d’or, formant un plastron pareil à celui des prêtres aaroniques dont le meurtrier sacerdoce avait tellement fasciné son enfance. En la voyant si près, en contemplant la vie qui bouillonnait dans ce corps, il se rendit compte qu’il ignorait tout d’elle. Cette peau méditerranéenne couverte des ornements des seigneurs sémites du sacrifice, était-elle vraiment issue de générations d’immolateurs de brebis innocentes ? Du Caucase à l’Espagne, en passant par l’Italie et la Prusse, combien de nations, combien de peuples avaient conjugués leurs efforts pour créer le sang qui coulait dans ces veines et donner au monde ces ravissantes joues mouchetées de tâches de rousseurs brunes ? Si près d’elle, un gouffre immense, une faille, venait de s’ouvrir entre eux deux ; il voulait l’apprendre pour la combler. Elle fit un mouvement et sa cheville, qui sortait de la maigre étoffe de laine mollement avachie sur elle, tinta de ses bracelets d’argent, comme pour annoncer le délicieux parfum dont les volutes venaient embrasser le vampire. Absorbé dans la contemplation de ce visage abandonné, Nosferatu avait insensiblement posé son épaule et l’une de ses joues pales sur l’étoffe de coton rouge, face à celui de la belle. Il était à demi couché auprès d’elle, innocente, elle tendait vers lui ses lèvres purpurines.

Venu pour l’emporter, pour l’arracher à cette vie de voyage et à l’inconfort de sa condition mortelle, il ne parvenait pas même à l’embrasser, elle était comme protégée par son flamboyant collier de grenat. Il y avait quelque chose en elle de plus grand, un secret qui ne pouvait se livrer que librement.
Il la contemplait comme on admire une impalpable icône avec le respect que l’on doit à l’art. Humble face à tant de beauté et de vie, le voleur en lui était vaincu, il ne voulait plus rien prendre et pourtant tellement recevoir. Car sur cette mécanique fragile et éphémère du corps, s’était construite toute une personne, faite de désirs, d’histoires, de passions et de mythes. Il aurait tout donné pour un mot d’elle, pour que par la magie du langage elle dessine pour lui seul, dans le secret de cette alcôve, le monde insondable qu’elle s’était créée derrière ses paupières et auquel elle était la seule à avoir accès. Il aurait attendu mille ans à son chevet patiemment et sans bouger pour qu’elle lui ouvre la porte de ses rêves. Mais elle n’avait pas mille ans devant elle, ce monde unique qui était le sien ne pouvait durer plus qu’une vie humaine et Nosferatu tremblait face à l’urgence de recueillir et consigner ce récit merveilleux et éphémère. Il aurait raconté pour elle seule son éternité d’ennui et de tristesse, pour un seul mot en retour, un indice, une esquisse de l’horizon fini et mortel qui était son élément. Lui, d’ordinaire si indifférent au cours des choses, aux heurs de l’histoire et à ses soubresauts voulait maintenant tout savoir d’elle, connaître sa généalogie, ses origines, de quel singulier malentendu amoureux elle était le fruit. Il voulait savoir quel hasard avait pu présider à l’irruption d’une telle perfection dans le monde. Il voulait tout connaitre de ce qui l’avait faite en amont pour mieux l’inscrire dans un tout dont elle livrait le sens. Il voulait l’entendre parler des heures, s’abandonner au son de sa voix, en épier les fragilités et deviner tout de ses sentiments, de ses doutes. Il voulait apprendre ce qui la rendait heureuse en ce monde, percer le secret qui pousse cette mortelle à vivre et à lutter quand la mort l’attend. Il voulait connaître ses craintes, même les plus futiles, ressentir par son discours les soucis, les inquiétudes propres au fait de vivre cette existence éphémère. Il voulait apprendre à voir par ses yeux les couleurs du monde qu’elle s’était créée. L’infinie perfection de sa personne mêlée à la finitude de sa condition s’ouvrait à lui comme le plus captivant des mystères. Mais une angoisse montait en lui. Comme un monstre noir remontant des profondeurs abyssal d’un puits, il comprenait qu’il avait peur de la mort. Non pas de sa propre mort, mais de la mort de cette jeune femme qui à chaque respiration glissait toujours un peu plus sur les eaux noires de la nuit éternelle qu’est la mort, emportant le secret de sa personne et de sa vie avec elle. Timide et dissimulé, Nosferatu était allongé à ses côtés et ses yeux vibraient d’émotion face au spectacle de cette existence si précaire et pourtant si nécessaire. Pour quelques mots d’elles il était prêt à braver les rayons du soleil et à oublier le chant du coq… mais le silence seul répondit à ses attentes. Une larme roula sur sa joue.
Ses préparatifs avaient dors et déjà pris un terrible retard car pas le moindre gramme de la terre de ses ancêtres n’avait été empaqueté pour le long voyage qui l’attendait, et rien n’avait été mis en œuvre pour le transport des cercueils jusqu’à Wismar attendu le soir suivant. Pourquoi partir d’ailleurs ? Quelle réponse l’attendait là-bas ? C’est sur ce visage immaculé qu’il aurait voulu apprendre qui il était. Le vampire demeura ainsi aux chevets de la belle jusqu’aux dernières extrémités de la nuit, puis, osa glisser une main fébrile vers son visage pour le libérer d’une mèche qui le traversait. Il posa sur elle un regard pathétique, comme pour fixer une image que l’on craint d’oublier et de perdre à jamais. Il parvint presque à esquisser un sourire empreint d’une bonté mélancolique. Les yeux rassasiés de sa beauté, comme un apnéiste aux poumons remplis d’air, il quitta la roulotte tant aimée sans se retourner, car il fallait faire vite, revenir auprès d’elle en sachant comment se faire aimer avant que le temps n’ait fait son oeuvre de mort. Il arriva à son château au petit matin, longeant les murs en ruine pour éviter les premiers rayons de soleil et tenant deux chevaux, ramenés du camp des gitans, par le licol. Ils marchaient tête basse, d’un pas doux et discipliné. Nosferatu savait parler aux animaux.
Avant de descendre dans son caveau, notre vampire était parvenu à introduire les chevaux dans le grand salon et à fermer derrière eux les deux hautes portes afin qu’ils ne puissent pas s’échapper. Les fuites d’eau provenant de l’antique toiture avaient formé des vasques, au gré des dalles d’ardoise brisées, où ils pourraient s’abreuver et les touffes d’herbes qui poussaient ça et là leur serviraient de pâturage. Dans sa course contre le soleil, il avait même pensé à se saisir d’une vieille pioche qui traînait, depuis une bonne cinquantaine d’années, dans le sombre couloir menant aux cuisines, pour l’emmener avec lui dans le ventre de la terre.
Il dut, pour descendre à sa crypte, emprunter l’escalier hélicoïdale qui épousait l’intérieur de la tour sud-est du château et eut alors tout le loisir de regretter sa folle veillée nocturne auprès de la belle endormie car le soleil, prompt à se lever dans ces terres septentrionales et sans relief, ayant contourné la grosse tour de l’Est, dardait déjà ses rayons à travers les longues et fines fenêtres gothiques aux vitraux brisés, sillonnés de squelettiques arêtes de plomb. Par ces cruelles ouvertures d’où l’an avait repoussé à maintes reprises les invasions barbares, car elles avaient jadis eu fonction de meurtrières, des traits de lumière, pareils à des flèches assassines surgissaient cette fois-ci du dehors. Perçant l’obscurité du château, les rayons formèrent rapidement une série de mur à la clarté grandissante, que notre vampire ne pouvait qu’à peine regarder et qu’il ne parvenait évidemment plus à franchir. Assailli par la lumière du jour, il voulut rebrousser chemin mais l’étage au dessus de lui était déjà baigné de lumière et ne lui autorisait aucune retraite.

