mai 31

Chapitre 8 : Mémé Elyona, raconte nous une histoire.

- Manger des hérissons, mais tu es fou Gavalo ! Est-ce que tu mangerais ton frère ? Est-ce que tu mangerais ta sœur ? Est-ce que tu mangerais ton cousin ? Alors, pourquoi mangerais-tu des hérissons ?

- Zohan, lui, il nous apprend à attraper des hérissons !

- Zohan est un coquin, prenez bien soin d’oublier tout ce qu’il vous apprend et la prochaine fois qu’il vous parlera, remplissez vous plutôt les oreilles du crottin de ce cheval !

La troupe riait aux éclats et Zohan, le grand gaillard au visage émacié et à la barbe pleine de trous, qui surveillait la cuisson des hérissons et de quelques merles auprès du feu, encore davantage. Nosferatu, derrière son abri, tentait d’esquisser un sourire. Dans l’ombre et sans un bruit, il essayait timidement de prendre part au rire des moqueurs. Mais, inexpressives depuis si longtemps, ses joues ne parvenaient pas à s’agrémenter de la moindre ride, la raideur de ses tissus glacés condamnait son imitation à n’être rien d’autre qu’une grimace lugubre et effrayante.

- Les enfants, laissez moi vous raconter ce qui arriva un jour au premier Roi des gitans. Il y a fort longtemps, notre peuple était réuni et formait une longue caravane qui voyageait de pays en pays, sans jamais s’arrêter plus d’une nuit dans un même lieu et repartant toujours au petit matin. Il y avait des danseuses magnifiques qui, dans de splendides et vaporeuses robes de taffetas, ouvraient la marche – elles portaient les plus riches bijoux, glanés aux quatre coins du monde. Derrières elles des centaines de musiciens formaient un orchestre monté sur d’ immenses éléphants. Ils étaient suivis de chameaux, de girafes. Enfin, des dizaines de percherons aux jambes puissantes tractaient les grandes roulottes de bois. Chaque famille en avait une.

- Grandes comment ?

- Chacune était plus grande que ce château qui se trouve là-haut sur la colline !

- Et elles étaient décorées ?

- Elles n’étaient pas seulement décorées, elles étaient faites des bois les plus précieux ! Les rideaux étaient tous de la plus belle soie, les essieux en or et des peintures, partout sur les murs, racontaient l’histoire des voyages passés ! Et tout en haut de la plus grande de ces roulottes, un véritable palais ambulant, se trouvait un trône si haut, qu’une fois assis dessus, on pouvait toujours voir la mer, où que l’on soit !

- C’était le trône du premier Roi des gitans ?

- Oui, et la terre entière nous enviait ce roi bon et juste qui ne s’était encore jamais trompé de route. Nous étions tous accueillis en grandes pompes partout où nous nous rendions. Quand les gitans arrivaient dans un pays ou dans une citée, de grandes fêtes commençaient et duraient plusieurs jours où tout le monde dansait, riait, mangeait ! Même les plus pauvres, les mendiants, les infirmes, étaient conviés à la table du Roi gitan qui était tellement généreux. Tout le monde le fêtait et le voulait dans son pays car il dispensait les conseils les plus justes. Il n’avait jamais eu à faire la guerre car sa parole était d’or !

- Il pouvait aller dans toutes les villes avec ses roulottes ? Personne ne le chassait ?

- Évidemment ! Il pouvait aller partout où il voulait ! Car toutes les routes, tous les chemins, toutes les ruelles lui appartenaient. Il faut savoir que cette histoire date de l’époque où Dieu lui même avait partagé équitablement la terre entre les hommes pour qu’ils cessent de se chamailler. Dieu avait donné des pays avec des frontières à chaque peuple afin qu’ils cultivent leurs terres et vivent en paix. Mais les tziganes, qui n’avaient jamais pris part à ces disputes, n’eurent pas le même traitement. Notre peuple était le préféré de Dieu car nous chantions au lieu de nous battre, nous dansions au lieu de piller, et nous savions tous que la richesse ne résidait pas dans ce que les hommes ont coutume de convoiter. C’est pourquoi, au lieu d’un simple pays, Dieu nous avait donné toutes les routes du monde pour que nous puissions y apporter l’exemple de la paix, de la joie et du bonheur partout où nous irions en échange d’un peu de nourriture. Notre Roi était donc le plus pauvre mais aussi le plus puissant de tous, affranchi des frontières, il était partout chez lui.

- Comment il s’appelait ce roi ?

- Cette histoire est si ancienne que nul n’en connait plus le nom. Peut-être qu’en ce temps là toutes les personnes et toutes les choses n’avaient pas encore trouvé leur nom ? Mais ce qui nous intéresse, c’est ce qui est arrivé à sa fille unique ! Car ce roi n’avait pas de fils pour hériter de son trône et son épouse était morte en donnant naissance à une fille. Elle était la plus belle jeune femme de tout son royaume, et comme celui-ci s’étendait jusqu’aux frontières du monde connu, elle était d’une beauté sans pareil. Sa peau était d’or, ses yeux bleus avaient la pureté du saphir, son corps la grâce d’une nymphe. Alors tous les princes du monde, du plus petit au plus grand pays, tentaient leur chance et venaient demander au Roi la main de sa fille. Mais le Roi n’arrivait à accorder la main de sa fille à aucun de ces gadjos qui ne voulaient que prendre sa place, être les maîtres des routes et ainsi dominer tous les autres !

- Comment a-t-on fait alors?

- Attendez, je vais vous le dire ! Un jour que le roi était parti à la chasse, il se perdit dans une forêt et désespérait de retrouver son chemin… Le temps était passé, la nuit  était tombée, il avait faim, soif, et il fallait qu’il regagne sa roulotte avant que son peuple ne parte car, souvenez-vous, ils ne restaient pas plus d’une nuit dans un même lieu ! Et alors qu’il se croyait perdu à jamais, et qu’il s’en voulait d’abandonner ainsi son peuple sans avoir préparé sa succession, un hérisson vint à lui !

- Un hérisson ?

- Oui, ce ne fut pas un cerf, un sanglier, un loup ou même un renard qui sortit des fourrés pour aller à sa rencontre, mais un hérisson ! L’animal le plus petit, le moins orgueilleux, le plus facile à capturer et le plus insignifiant que la forêt ait jamais porté. Un animal sans doux pelage, sans belle fourrure, sans griffes acérées ni crocs vint à sa rencontre et prit la parole.

- C’était un hérisson qui parlait alors ?

- Mais tous les hérissons parlent si on sait les écouter ! Et ce hérisson dit au Roi qu’il était fils de la terre – comme tous les hérissons, qu’il connaissait les chemins de cette forêt, qu’il ne s’était encore jamais trompé de route et qu’il le reconduirait à la roulotte qui lui tenait lieu de palais avant le lever du jour s’il acceptait de lui accorder une faveur. Le Roi était si ravi de rencontrer une créature à même de l’aider qu’il accepta sans réfléchir.

- Et le hérisson lui a montré la route ?

- Oui ! Le hérisson l’a ramené en quelques heures à sa roulotte, par le chemin le plus court qui puisse exister. Là-bas, tout le monde était inquiet et attendait le roi en se lamentant, convaincu qu’il était mort, et ce fut une grande joie pour tous et une grande fête de le revoir. Mais, pendant la fête, le hérisson revint vers le Roi, qui tout à la joie de ses retrouvailles l’avait presque oublié, et il lui demanda d’acquitter sa dette. Une fois encore le Roi lui dit qu’il n’avait qu’à demander et qu’il aurait tout ce qu’il voudrait. Alors le hérisson demanda au Roi la main de sa fille. Cela fit un grand scandale partout dans le campement et tous les prétendants voulurent tuer le hérisson ! Mais le Roi avait donné sa parole, et pour qu’elle reste d’or, il refusa de leur céder et accepta de se soumettre à la volonté du hérisson. On organisa alors les noces malgré les cris et les plaintes de la jeune femme, malgré les bouderies, les menaces des rois de tous les pays qui auraient bien aimer marier leurs fils avec elle. Et le jour du mariage arriva. Il y eu une grande cérémonie, mais on y trouvait plus de chaises vides que de chaises occupées et le peu de fidèles venus pour l’occasion étaient bien tristes, tout comme le Roi d’ailleurs.

- On a laissé un hérisson épouser la princesse ?

- Oui, le Roi n’avait qu’une parole et elle était d’Or ! Mais, au moment même où le mariage fut scellé, le hérisson se transforma en un magnifique jeune homme aux beaux cheveux noirs, aux beaux yeux noirs et à la peau brune. Devant l’étonnement de tous il pris la parole et dit : « Je suis un Prince, victime innocente d’un mauvais sort, vous m’avez libéré, laissez-moi maintenant vous aimer ! » Il était l’héritier dont avait toujours rêvé le Roi, l’époux dont avait toujours rêvé la princesse et, fils de la terre, il n’appartenait à aucun peuple, il pouvait donc poursuivre l’œuvre de paix et les voyages dont Dieu en personne avait confié la charge au Roi des gitans.

- C’est le monsieur hérisson qui a été le nouveau Roi ?

- Oui, quand le Roi mourut, il prit sa place. Le deuxième Roi des gitans se fit appeler Niglo, ce qui veut dire hérisson. Il connaissait toutes les routes du monde et il ne perdit jamais son peuple. Il fut un roi encore plus juste que n’avait été le premier Roi, nommé par Dieu. Mais la convoitise, la jalousie des autres rois étaient telles, envers ce Roi-hérisson, qu’on refusa bientôt cet exemple de justice en maints endroits du monde, préférant se faire la guerre que d’écouter ses sages conseils. On commença à nous chasser, à refuser de nous nourrir, à ne plus écouter notre musique et nos histoires, et à nous traiter de voleurs et de menteurs ! Les familles durent se disperser pour ne pas être trop remarquées. Niglo aima la princesse d’un amour puissant et sincère toute sa vie durant et ils eurent beaucoup d’enfants. Vous êtes sûrement des descendants de Niglo, alors prenez garde à ne pas manger un lointain cousin en mangeant un hérisson. Peut-être même que vous pourriez manger le prince qui redonnera un jour, par son sens de la justice et sa générosité, de nouveau sa place à notre peuple.

- Ben moi, conclut l’enfant, je n’en veux pas de tes hérissons Zohan !

- Tu as bien raison Gavalo, dit le vieille, si Zohan pouvait lui même s’embrasser les joues il saurait qu’il est petit fils de hérisson et, tout comme toi, il refuserait de manger ses ancêtres !

Tous partirent d’un fou rire. Zohan attrapant la vieille femme, puis les enfants, dans ses bras, pour frotter ses joues râpeuses contre les leurs. Tapi dans l’ombre, Nosferatu sentait monter en lui un océan de souvenirs douillets venus de l’enfance. Comme ils avaient de la chance ces petits curieux à qui l’on disait de si belles choses. Il aurait bien aimé, lui aussi, qu’on lui fasse le récit héroïque de ses origines. Devant le spectacle de la jeune femme qui tenait un bébé dans ses bras, sa peau se rappelait confusément le sécurisant contact de la chair maternelle. Troublé, le regard du vampire se perdait dans la chevelure vanillée, les mots scintillaient en son esprit, il construisait, en imagination, des roulottes toujours plus confortables, toujours plus riches, toujours plus spacieuses pour accueillir sa belle. Le temps d’une histoire, le monde avait cessé d’exister autour de lui. Les gitans commencèrent ensuite à se lever, les uns après les autres. Certains regagnèrent leurs roulottes ou leur tentes, des enfants jouaient à se lancer une balle usée autour du feu. Seul, caché derrière son arbre, Nosferatu avait très faim. Ses mains tremblaient du besoin de sang frais, sa gorge sèche le faisait souffrir ; il reprit bientôt ses esprits. Laissant le chien endormi à ses pieds et quittant l’ombre de sa cachette, Nosferatu, les yeux rougis par la soif, se dressa en répétant pour lui même et à voix base : « Je suis un Prince, victime innocent d’un mauvais sort, vous m’avez libéré, laissez-moi maintenant vous aimer… ».

Une balle roula à ses pieds, le petit Gavalo courait après elle.

 

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.