Mais vous ignorez peut-être où se trouve la Poméranie ? C’est une région fort singulière qui a ceci de commun avec le royaume de Navarre que tout le monde en a déjà entendu parler mais personne, ou presque, ne sait dire où elle se trouve. La Poméranie est située au sud de la mer Baltique, entre deux fleuves : le Vistule à l’est et l’Oder atteignant la rivière Recknitz à l’ouest… Mais la mer Baltique est l’une de ces mers dont on se fait d’ordinaire une représentation si confuse qu’elle mérite à peine le nom d’idée. Rien à voir avec l’idée de la Méditerranée qui ne manque jamais de convoquer tout un chatoiement de couleurs, de sons et d’odeurs tel un doux zéphyr, caressant un champ de lavande, bercé par une chorale de cigales qu’aveugle un soleil écrasant de sa lumière pâle de petites maisons en pierres sèches dressées à flanc de falaise, où crapahutent des lézards contemplant sereinement une mer d’huile aux exhalaisons d’olive.
Non, rien de tout cela lorsque l’on pense à la Baltique. D’ailleurs il est difficile, pour celui qui s’est un jour approché de cette étendue d’eau, de parler de la mer Baltique. La précision des souvenirs semble se dissoudre et seules quelques taches verdâtres ou d’un gris lourd habitent les esprits de ces aventuriers. Peut-être faudrait-il y ajouter le sentiment de n’être jamais assez habillé pour affronter le vent et l’humidité du climat ? Mais il s’agit là, pour ceux qui en reviennent, d’une séquelle plus que d’un souvenir.
Le souvenir que l’on ramène de la Poméranie est de même nature que celui formé par une heure passée à attendre un bus en plein vent et sous la pluie un jour de Toussaint. Wismar quant à elle, est en quelque sorte le lieu où les différents aspects sus-évoqués sont poussés à leur paroxysme et où l’on trouve de surcroit cinquante-quatre charcutiers aux joues rouges, trois Pacs, deux douches publiques, tout un tas de vieilles maisons, presque autant de retraités trainés en laisse par des loulous de Poméranie.
Il n’avait jamais quitté Wismar de toute son existence et avait été tour à tour, saxon, teuton, suédois, danois même durant quelques semaines sanglantes de l’hiver 1615 avant de redevenir suédois de nouveau, rattaché au Grand-Duché de Schwerin-Mecklembourg, germanique, citoyen allemand, puis citoyen de la république Démocratique d’Allemagne de l’Est, et enfin de nouveau allemand. Mais tout cela importait finalement bien peu à Nosferatu que la chose politique ne passionnait guère. En bon vampire de son état il traversait les siècles, indifférent au bruit et à la fureur de l’histoire, tout consacré à sa sacerdotale œuvre de survie. Nosferatu était une de ces personnes qui avait oublié qu’elle devait mourir un jour et, traître aux lois de la nature, il poursuivait son petit bonhomme de chemin, peut-être bien plus par habitude que par amour de soi. Disons plutôt qu’il poursuivait son existence fantomatique par un amour de l’habitude transformé en amour de soi. En un sens, il faut le comprendre, cet enfant solitaire élevé par une mère acariâtre dans un sombre château loin des hommes et de toute joie de vivre ordinaire n’avait presque jamais connu personne d’autre que lui même. Ne connaissant que le rythme routinier et sécurisant de sa vie il était peu enclin à expérimenter sa propre mort.


