Courir en hurlant et en tapant sur une casserole.
Rentrer dans l’eau du bain tout habillé.
Descendre à quatre pattes, tête devant, les escaliers.
Grimper si haut dans l’arbre qu’on sent le tronc plier.
Mordre dans une part de pastèque.
Sauter pied nu sur du sable pour le mettre en miettes.
Marcher sur le goudron que le soleil a chauffé.
Dévaler une dune en galipettes.
Mordre dans une part de melon sucré.
Cracher droit vers le ciel des pépins par milliers.
Avoir les doigts collés par la sève des sapins.
Courir à toute vitesse aux trousses d’un lapin.
Dormir contre son chien et puer avec lui.
Avancer dans la boue, sentir l’eau sur sa nuque,
et le frais chatouilli des gouttes dans le dos.
Contempler le moustique qui nous pique le bras.
Écraser une mouche à la seule force du doigt.
S’étouffer de châtaignes ramassées en forêt.
Jouer à se faire peur, se méfier de son ombre…
S’allonger sur le dos et regarder le ciel.
S’imaginer qu’on tombe, tout droit vers les étoiles.
Inventer aux nuages des formes qu’ils n’ont pas.
Cesser de respirer pour entendre son cœur.
Arrêter de bouger et regarder son chat.
Grimper dans les collines, s’enivrer de bruyère,
d’odeur des pierres chauffées, d’herbes jaunes et de terre.
Entendre dans la nuit parler les animaux.
Voir je jour se lever et avoir un frisson.
Se rouler dans la neige, mordre dans les flocons.
Quand vient le crépuscule, croire le ciel en feu.
Morde aux oreilles son chien, hurler après le vent
et ajouter du bois à un grand feu de joie.
Regarder l’oiseau mort et se moquer de lui,
comme le vers qui se tord dans ses yeux endormis.
Savoir qu’enfin ce soir, elle sera près de moi.
Turbulence
le cœur serré
J’avais des mots de gorge, il valait mieux les cracher :
Ils doivent avoir le cœur serré,
tous ceux qui ignorent l’émotion,
de croiser un regard aimé,
de sentir la palpitation
dans sa poitrine et dans son ventre
– une agitation souterraine –
lorsque le corps tisse tout entier
de doux et longs fils de laine,
les lancer juste devant eux
et chatouiller de leurs grappins
cet être aimé, toujours trop loin.
Ils doivent avoir le cœur serré,
ceux qui tiennent tout seul debout,
loin des caresses et des mots doux.
Ceux qui ont rangé au cimetière
de leur mémoire hémiplégique
ce que fut l’amour d’une mère,
d’un père, d’une figure héroïque,
ou ce qu’il aurait dû apporter…
Oubliant que leurs premiers mots,
leurs premiers pas, leurs premiers rots,
était un don et un appel,
un sortilège qui ensorcelle
et qui voulait dire « aimez moi !»
Une prière contre l’effroi
de n’avoir plus rien sur la peau.
Ils doivent avoir le cœur serré,
tous ceux qui ignorent de l’amour,
la violence désordonnée,
les coups du cœur et les cris sourds
qui restent enfermés dans la gorge
mais qui font souffrir les amants
autant qu’un mouton qu’on égorge.
Ils doivent avoir le cœur serré,
les empêcheurs d’aimer en rond.
Ceux qui pétris d’obligations,
ont décidé un beau matin
parmi un maigre échantillon,
de QUI sera fait leur destin.
Ils sont fébriles, ils sont jaloux,
ces tristes sires ont peur de tout.
Des femmes, de leur plaisirs saphiques,
des sodomites maléfiques,
des indécis pardessus tout.
Ils doivent avoir le cœur serré,
ceux qui ne bandent que leur arc
et n’ont pour toute virilité
que les flèches bénies de Jeanne d’Arc.
De mots, de coups, de bonne conscience,
ils fusillent les Saint-Sébastien,
au nom de l’amour, de la science,
car ils connaissent les desseins
et les secrets de la nature.
Et c’est en vertu de celle-ci
qu’ils veulent sauver notre culture.
Mais ces pantins ont une manie :
ils sont cousus d’incohérences,
ils parlent de Dieu, mais ils oublient
que seul l’amour vaut pour l’enfance.
Mais auront-ils le cœur serré,
lorsque marchant en procession,
très loin des manifestations,
ils suivront la caisse de bois,
où leur propre enfant reposera,
percé de flèches et de bons mots,
de certitudes de caniveaux.
Car à vouloir sculpter les cœurs,
on provoque des hémorragies,
C’est toujours dans le sang et l’horreur,
que meurent les amours interdites.
Chapitre 17 : On pouvait voir sur sa peau des morceaux de phrases écrites en des langues inconnues
Chapitre 16 : Ce fut une Lada Niva rouge qui répondit à leur appel
Son oeil noir baigné d’une brume laiteuse était grand ouvert dans l’obscurité du catacombe. Les oreilles dressées et les narines haletantes, il guettait sans oser bouger car il savait confusément qu’une créature se cachait là, quelque part ; il avait traversé sans encombres trop de périls grâce à son sixième sens pour en négliger les alertes. Pas le moindre mouvement, pas la moindre vibration, pas le moindre son ne venait satisfaire son attende anxieuse, seule une odeur moite de crustacé mêlée à des effluves de vieille terre flottait lourdement dans cette cave gelée et dénonçait une présence incongrue, peut-être promesse d’un succulent repas. S’il n’y avait eu les effluves de vodka, il aurait parié sur un crabe mort, comme celui découvert le mois dernier dans le grand entrepôt, à côté des halles. Tombée derrière de grosses caisses métalliques à la criée et pris en sandwich entre deux conduits de chauffage, la pauvre créature n’avait pu se libérer de cet étau en dépit de ses gesticulations, elle avait agonisé si longtemps que ses tissus fermentaient et ses pattes commençaient à se détacher d’elle avant qu’elle ne succombe tout à fait. Cruel accident de la vie pour ce crustacé que tout destinait à s’endormir en quelques secondes dans le bain bouillonnant d’une marmite où la tendre main rosée d’une ménagère l’aurait laissé glisser vers un repos éternel en une dernière caresse. Mais « à quelque chose malheur est bon », dit le proverbe, et cette agonie donna lieu à un des repas les plus savoureux qu’il connut, même si arrivé trop tard, la carcasse avait été creusée, vidée, nettoyée et qu’on ne lui avait laissé que le contenu sec et racorni des pattes. Quelle odeur ! La tentation était grande de chercher la charogne en suivant son seul flair, à tâtons, pour essayer de se tailler, avant les autres, la part du lion.
Automne
Les feuilles rousses et les bogues de châtaignes dorées sur les chemins, la terre qui ramollie sous les pieds et la mousse qui ressuscite sur les pierres – verte – l’odeur des champignons dans les bois, la fraîcheur qui vous surprend, les têtes trempées qui s’amusent, les journées qui raccourcissent et les prolifiques nuits qui s’allongent, le confort d’être chez soi, près d’une bougie, loin du tumulte de la nature qui s’ébroue au dehors. Le silencieux crépitement des cailloux blancs de la Toussaint sous les chaussures. Le vent qui fait bourdonner les oreilles et la pluie salée des tempêtes à la pointe du raz. Le chien mouillé qui dort. Le spectacle de la mer noire qui gronde, bouillonne et vous rappelle son infini puissance. Automne d’humilité au ciel gris et bas. Les premiers feux de bois.
Chapitre 15 : Atteindrait-il la côte avant le lever du jour ?
- Herr Kapitän, y a t’il a bord un homme capable de mener ce vaisseau jusqu’à Slupsk avant le lever du soleil ?
- Maître… mais… mais qu’avez vous fait… le capitaine… il a la peau du cou qui pend… on dirait du jambon…
Nosferatu, qui frottait rageusement une petite tache brillante aux reflets rubis pour l’effacer du plastron de son manteau, s’arrêta net. Le pauvre fonctionnaire avait eu l’outrecuidance de ne pas répondre à la question de son Maître, se répendant en de nébuleuses considérations anatomiques mêlées de grossières comparaisons porcines. Mais notre vampire sut retenir la rageuse crispation qui naissait déjà dans son bras et résolut même de traiter ce nouvel obstacle avec toute la pédagogique dont il était capable. Faisant un pas dans la mare de sang pour s’approcher du corps sans vie du pauvre capitaine, il tendit ensuite son pied vers le morceau de chair rosé qui pendait au cou du malheureux. De la pointe de son soulier il mettait la sanguinolente excroissance en branle, comme pour en éprouver la raideur avant de lancer ces mots de réconfort :
- Notez, Herr Kapitän, qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un morceau de peau. La texture est élastique et l’on constate même une certaine raideur, quasi-cartilagineuse, car nous sommes là devant la trachée du capitaine. Cela explique cette couleur rosée qui évoque chez vous la viande de porc. En effet, cet épithélium est peu vascularisé, contrairement aux tissus musculaires et aux enchevêtrements conjonctifs adipeux dont vous pouvez observer la couleur jaune ici et là, sur les côtés de la blessure. Notez aussi, chose amusante, qu’une simple pression du pied sur la cage thoracique – comme ceci – me permet de produire ces grosses bulles que vous voyez apparaître par un simple effet de soufflet. Aucun doute que l’orifice dont elles sortent est relié aux poumons.
Fit-il en appuyant du talon sur la dépouille qui, tout en un ruissellement de sang frais, gargouillait à chaque impulsion. Notre vampire avait depuis trop longtemps quitté la société des hommes pour se souvenir qu’un tel spectacle, si quotidien à ses yeux, pouvait heurter la sensibilité du quidam. Maladroitement, il croyait rassurer le jeune fonctionnaire en le libérant de son ignorance mais, lorsqu’il se retourna vers son interlocuteur, il le découvrit prostré au sol, la tête entre les genoux, s’oubliant dans un balancement mécanique et gémissant d’ineptes psalmodies. Le pantalon du fonctionnaire s’inhiba lentement d’urine lorsqu’il releva des yeux suppliants vers le vampire. Son visage avait perdu toute trace de cette sanguine coupe rose qui lui donnait d’ordinaire un air de santé et ses grosses joues s’étaient faites pâles, uniformes et olivâtres.
- Herr Kapitän, reprit Nosferatu, l’heure n’est pas à la sensiblerie, nous devons conduire ce navire à bon port avant le lever du soleil. Qui ici peut encore s’acquitter d’une telle tâche ?
- Trach… trach… trachée… Maugréa le jeune fonctionnaire que rien n’arrachait plus à sa stupeur.
- Que dites-vous Herr Kapitän ?
- On… voit… la trach… trachée…
- Évidemment, je viens de vous l’expliquer ! Mais aller vous me répondre ? Quelqu’un est-il actuellement en capacité de mener ce vaisseau jusqu’aux rives polonaises où mes affaires m’attendent ?
- Non… morts… ils sont morts… le Capitaine et son second…tous morts… tous…
- Quelle miséricorde ! Il n’y avait donc que ces deux hommes pour nous conduire là-bas Herr Kapitän ?
Le fonctionnaire tremblant confirma cet état de fait à Nosferatu d’un simple mouvement de la tête, sans quitter le sol des yeux, en poursuivant son étrange et monotone chorégraphie. Notre vampire comprit alors que la manière douce avait maintenant offert tout ce qu’elle avait à offrir et qu’il lui fallait changer de stratégie s’il voulait bénéficier de l’aide du fonctionnaire pour arriver à Slupsk avant le chant du coq.
- Herr Kapitän, je constate avec regret une profonde et funeste démobilisation dans le soutien que j’attends de vous pour mener à bien cette entreprise. Le temps m’est compté et j’ai été jusqu’alors trop patient. Reprenez-vous à l’instant ou c’est votre propre trachée que vous aurez le loisir de contempler avant de mourir noyé dans le sang. Les longues minutes de suffocation qui précéderont votre mort ainsi que la douleur de se faire prélever vivant un organe s’étendant du larynx à l’estomac, feront passer pour bien peu de chose le spectacle qui semble vous avoir tellement ému.
- Non ! Non ! Maître ! Pitié, je vais nous trouver un moyen de quitter ce bateau et de regagner la côte.
- Agissez prestement Herr Kapitän.
- Suivez-moi !
Dégrisé par les mots du vampire, le jeune fonctionnaire quitta lestement la cabine en sautillant d’un pied sur l’autre. Lui, si désespéré quelques minutes auparavant, prêt à abandonner le langage et toute l’humanité dont il était capable, il semblait ragaillardi. Une joie simiesque avait pris la place de l’angoisse et sa démarche elle-même avait gagné en légèreté malgré l’inconfort de ses vêtements dont l’entrejambe souillée le contraignait à marcher les jambes écartées. Mais dès qu’il sortit, il n’y parut plus rien, une pluie battante les attendait à l’extérieur, pour les tremper l’un et l’autre entièrement. Les deux silhouettes traversèrent le pont ruisselant en direction des embarcations de sauvetage, se cramponnant à toutes les prises que pouvait offrir le navire qui tanguait dans la tempête. Arrivés à la poupe, le jeune fonctionnaire se lança dans une lutte acharnée contre le hublot de la vaste capsule prévue pour évacuer tout un équipage sous l’œil curieux de Nosferatu. Le pauvre homme n’avait pas eu le temps de se couvrir, son corps était protégé d’une simple chemise et d’un gilet à grosses mailles gorgé d’eau qui s’étirait maintenant jusqu’au sol. Il pénétra finalement dans la capsule mais, au moment de le suivre, le vampire marqua une hésitation. Le regard de Nosferatu se perdait sur l’enchevêtrement de tubes et de cheminées qui parsemaient le navire qu’il s’apprêtait à quitter pour un frêle esquif et, dans la tempête, il fit l’expérience d’une incertitude toute nouvelle. Atteindrait-il la côte avant le lever du jour ou devrait-il souffrir de nouveau une insupportable crémation solaire comme ce fut le cas la nuit précédant son voyage ? Pouvait-il se fier au fonctionnaire ou devait-il s’attendre à ce que le jeune homme se débarrasse dans les flots de la Baltique de ses restes charbonneux, le privant du même coup de tout espoir de survie ? Pourrait-il échapper vivant à ces dangers et obtenir les réponses qui l’attendaient à Spluks ? Toutes ces questions dans la tempête agitaient son esprit comme mille clameurs confuses, mais sur elles planait une interrogation plus fondamentale, plus angoissante encore : cette « fée transistor » avait-elle dit vrai en affirmant que la belle le consumerait puis l’abandonnerait pour un autre ? Du jour où il avait aperçu la danseuse, une force en lui avait avait œuvré dans l’ombre avec une ruse dont il ne se serait pas cru capable, conspirant contre son propre instinct de « survie » ou plus exactement contre l’organisation sans faille de l’éternité de sa mort, complotant pour lui substituer des objectifs plus grisants. Il voulait maintenant savoir qui il était, s’il pouvait être aimé d’elle et était prêt à tout pour cela. Mais le jeu en valait-il la chandelle ? Nosferatu devait choisir dans l’urgence, choisir sur le fondement de fragiles conjectures, il goûtait avec une acquitté toute particulière au sentiment paradoxal d’exister. Pourtant, une seule minute à ses côtés, un seul instant dans le miroir de ses yeux bleus, une seule bouffée de son parfum, un seul tintinnabulement de ses bracelets valait tous les risques, y compris celui de la damnation éternelle pour un tas de cendres dissipées au gré des flots de la Baltique. Il pénétra dans la capsule de sauvetage comme d’autres lance les dés. Peut-être pour la première fois, Nosferatu avait fait un choix humain, non pas un choix guidé par le savoir, mais un choix porté par l’espoir de pouvoir s’inventer autrement.
Le fonctionnaire allait actionner le levier qui permettait de libérer l’engin et de le précipiter dans les flots lorsque Nosferatu, remontant in extremis du royaume sucré de sa propre imagination, s’exclama en retenant la main du fonctionnaire :
- Ma terre ! Nous n’avons pas pris ma terre !
- C’est vraiment indispensable Maître ?
- Herr Kapitän, ne croyez pas qu’un seul de mes actes échappe à la nécessité ! Il nous faut immédiatement descendre dans les cales et remonter mes caisses.
Sans laisser à son Maître le temps d’exposer une torture qu’il pourrait lui infliger en cas de refus, de résistance, ou même de mauvaise volonté, le jeune fonctionnaire qui sentait s’affirmer en lui une confortable vocation d’esclave, n’insista pas. Il ouvrit la capsule et prit, d’un pas décidé, le chemin des ponts inférieurs qui le mèneraient jusqu’à la cargaison de son Maître. Nosferatu marchait après lui dans la tempête et une fois encore, de balustrades en échelles, les deux intrépides silhouettes traversèrent le bateau sous une pluie battante mêlée de flocons de neige et de grêlons. Ils arrivèrent enfin à dans la cale où les attendaient les cinq cercueils remplis de terre. Rien n’avait bougé et après s’être assuré d’un coup d’œil du contenu de la première des bières, où il avait entreposé dans la terre les feuillets jaunis et des précieuses reliques desséchées de son ami funambule, le vampire s’empara vigoureusement de la caisse et la chargea sur son dos avant de lancer à son disciple :
- Herr Kapitän, prenez le cercueil qui se trouve en bas de la pile, c’est, avec celle que je porte, la plus remplie de terre. Je tâcherai de me contenter de ces deux là car nous n’avons que peu de temps devant nous.
La tâche était impossible, même pour un robuste mangeur de choucroute. Le fonctionnaire eut beau empoigner de toutes ses forces le cercueil rempli de terre qui se trouvait devant lui, il ne parvint qu’à peine à le traîner sur quelques centimètres et ne put nullement le soulever du sol. Comment aurait-il pu monter les abruptes escaliers de fer où la pluie ruisselait en cascade ? Constatant l’impuissance de son disciple qui tirait sans relâche sur les poignées de laiton, Nosferatu reprit :
- Herr Kapitän, oubliez ma requête et ouvrez plutôt le chemin vous serez plus utile à tenir les portes des coursives.
- Bien Maître !
De nouveau les deux silhouettes traversèrent le bateau sous les assauts de la mer. La remontée fut longue et périlleuse. En maints endroits la bière menaça de s’ouvrir et quelques poignées de terre filtrèrent ici et là entre les vieilles lames de bois, maculant nos deux aventuriers d’une boue marron et nauséabonde, avant qu’ils parviennent enfin à pénétrer, corps et biens, dans l’embarcation de sauvetage.
Le levier actionné, la capsule fit une chute libre de plusieurs mètres, pénétra dans les flots tumultueux et remonta avec la fulgurance d’un bouchon de champagne en une gerbe magnifique pour enfin demeurer à la surface des eaux. Nos deux compagnons ballottés comme des pantins désarticulés, passèrent plusieurs fois de l’avant à l’arrière de la capsule se heurtant aux parois et dans la chute, le cercueil qu’ils n’avaient pas eu la bonne idée d’attacher solidement, se libéra de son couvercle, vomissant son funeste et intarissable contenu sur nos deux naufragés. A demi enterrés et enchevêtrés dans un imbroglio de bras, jambes et gilets de sauvetages, ils mirent quelques minutes à reprendre leurs esprits et un bon quart d’heure pour s’extirper du magma boueux tandis qu’au loin le Cérès disparaissait derrière de noirs rideaux de pluie. Par chance, ces modèles d’embarcations de sauvetage étaient munis d’un moteur hors-bord d’une puissance de 90 chevaux et d’un repérage satellite dont l’écran, une fois libéré de sa gangue de terre, permis aux deux navigateurs de trouver leur route dans la nuit. Il atteignirent rapidement une vitesse de plus de vingt nœuds, aidés par les vagues qui les ramenaient aussi vers la Pologne. Ils menèrent ainsi bon train pendant près de trois heures et aperçurent enfin la côte. Une haute tour de briques rouges dont le sommet rayonnait se dressait au milieu d’une plage battue par les vent dans l’obscurité déclinante d’une nuit qui s’achève. La coque du canot vint mollement arrêter sa course sur le sable d’une longue plage de sable blanc dont la clarté rayonnait sous un ciel privé d’étoiles.
Celui qui n’a pas connu la terrible angoisse d’une avarie sur les flots d’une mer déchaînée ou même d’un naufrage, ne peut se faire une idée du soulagement que connurent nos loups de mer. Accoutumés au ressac et émus de retrouver leur élément solide, les deux créatures brunes et terreuses eurent la tête qui tourna encore longtemps après avoir quitté l’embarcation. Épuisé par son voyage, conscient qu’il avait frôlé la mort chaque seconde depuis le début de cette nuit, se voyant uni dans la crasse et revêtu du même uniforme de boue que son Maître, le jeune fonctionnaire eut du mal à contenir son émotion et embrassa chaleureusement le vampire dans une étreinte fraternelle qui n’était pas sans rappeler la franche camaraderie des viriles corporations militaires après le coup de feu. Stoïque, notre vampire que rien ne pouvait écarter de sa mission – et surtout pas les effusions sentimentales d’un jeune fonctionnaire joufflu – n’esquissa ni sourire, ni étonnement, il se contenta d’envoyer son disciple s’enquérir au plus vite du chemin qui les mènerait à Baszta Czarownic où se trouvait la tour des sorcières. Les Deux silhouettes quittèrent alors l’embarcation, la première, éprouvée par l’aventure, boitait vers les lumières de la ville tandis que la seconde progressait lestement sur la plage emportant sur son dos un cercueil; elle prit place au sommet d’une dune. Là, enfin seul et immobile, Nosferatu goûta au soulagement profond d’être enfin sur la terre ferme et d’avoir échappé aux tumultes destructeurs. Pareil à Moïse, la mer s’était contre toute attente ouverte devant lui pour lui ménager un chemin et composait maintenant une symphonie héroïque dont pas une note, pas un son, pas un grain de sable porté par le tourbillon de cette tempête n’était de trop. Toute cette nature, source de bien des périls durant ce voyage, traduisait la passion qui animait son coeur comme pour lui redonner espoir et dissiper les paroles empoisonnées de « fée transistor ». Le visage fouetté par les embruns et ruisselant encore de boue, Nosferatu esquissa un sourire de soulagement, son regard se perdait dans une douce contemplation du chaos.
- Maître, lança une petite voix derrière le dos du vampire, nous n’avons pas abordé Utska comme prévu, mais à Darłowo… Quelle catastrophe ! Nous sommes encore à 50 km de Slupsk…
Le ciel de l’Est palissait déjà.
Chapitre 14 : You are the Dancing Queen

Un piano ! Ce fut un glissando des plus féériques qui tira Nosferatu de sa stupeur et lui fit dresser les oreilles. Assis dans son fauteuil, les yeux écarquillés, il cherchait du regard le téméraire musicien qui avait décidé de dispenser son art en plein milieu de la mer. Il pouvait s’attendre à tout sauf à entendre le délicat son d’un clavier dans ce lieu déserté par le bon goût. Mais l’artiste restait invisible et bientôt il fut rejoint par une myriade de voix cristallines.
Le chant ensorcelant d’un bataillon de femmes lascives s’élevait dans l’atmosphère vicié de cette cabine, saturée de vapeurs d’alcool, de transpiration et de saucisse à l’ail. Elles étaient portées par le tempo frénétique de petits tambourins au son aigrelet qui s’épuisaient à tenir un rythme binaire. Notre vampire jetait des regards indignés de tous côtés, il fulminait une fois encore d’être trahi par ses sens ! Son oeil, d’ordinaire capable de discerner jusqu’aux ectoplasmes les plus éthérés, car il partageait pour une part leur nature fantomatique, restait aveugle au sabbat que ses oreilles entendaient pourtant. Nosferatu était au comble de l’indignation et tâchait d’élaborer dans son esprit des pistes d’explications irrationnelles. Deux voies portèrent leurs chants au dessus des choeurs.
…You can dance,
you can jive
Having the time of your life
See that girl…
Il pensa immédiatement à des sirènes qui volaient peut-être autour du bateau et dont les voies de miel pénétraient jusqu’au plus profond de son esprit, créant du même coup une impression de proximité. Mais pourquoi les filles de Terpsychore auraient-elles quitté les eaux d’azur de la méditerranée pour les eaux noires et glacées de la Baltique ? N’y avait-il pas là-bas assez de pêcheurs de rascasses, de rougets ou de grondins à conduire par leur chant contre les récifs où, dans les amas d’ossements et de chairs desséchées, elles avaient fait leurs nids ? La curieuse agitation de notre vampire céda bientôt la place à une mine des plus sombre et préoccupée tandis que l’impudique psalmodie se poursuivait.
…watch that scene
Dig in the Dancing Queen…
- Ça va maître ? Vous n’avez pas l’air bien ?
Interrogea le jeune fonctionnaire inquiet de la soudaine agitation de son seigneur. Nosferatu lui lança un regard courroucé et tenta de quitter d’un bond son fauteuil de sky marron sans y parvenir. Le pauvre était encore trop éprouvé par l’ingestion des deux alcooliques : sa tête lui tournait et le monde autour de lui avait perdu sa fluidité coutumière, il ne se livrait plus que sous la forme d’une succession d’images juxtaposées. L’odeur du saucisson à l’ail le prit soudain à la gorge. Son estomac se serra violemment en un spasme nauséeux. Il s’affala de nouveau sur l’assise molle, glissa lentement mais ne tomba pas, les bras ballant, ses aisselles étaient retenues par les accoudoirs de son fauteuil. Un profond désespoir l’étreint soudain. Pareil à Ulysse il endurait le chant des sirènes sans pouvoir se libérer de ses entraves…
…Friday night and the lights are low
Looking out for the place to go…
- N’entendez vous pas ! On chante ! Hurla de vampire comme un enfant épuisé au bord des larmes.
Le capitaine et le jeune fonctionnaire, se jetèrent tous les deux un regard amusé.
…Where they play the right music,
getting in the swing…
- Delirium Tremens, ça fait aucun doute. Affirma, docte, le capitaine en direction du fonctionnaire avant d’ajouter : Vous devriez essayer de dormir ou aller vomir, ça ira mieux.
- Mais pourquoi me parlez-vous latin Monsieur ? Vil créature incrédule, je vous dis que j’entends de la musiques. Un cantique de prêtresses païennes…
…You come to look for a king
Anybody could be that guy
Night is young and the music’s high…
- Là ! Là ! Elles parlent ! Elles ME parlent… Elles me parlent d’ELLE ! Reine de la nuit… Reine de la danse… Oui, je la connais, petites fées, je sais de qui vous parlez, je la vois encore danser dans ma mémoire et je voudrais que jamais elle ne s’en aille… Viens à moi belle enfant, je serai ce Roi… Qu’elle danse comme la vie… Qu’elle danse pour tromper la mort… Qu’elle danse pour rallumer le feu qui consume les secondes, les minutes, les jours… Danse, danse que je me brûle au temps et à la vie comme je brûle d’amour pour toi !
- Capitaine, il parle de la chanson à la radio ! Lança, enthousiasmé par sa découverte, le jeune fonctionnaire à l’esprit éclairé. C’est du ABBA, ça s’appelle Dancing Queen, ça veut dire « la reine qui danse » !
- C’est la chanson de la radio qui le met dans cet état ? Repris le Capitaine qui ne connaissait que son suédois maternel.
… With a bit of rock music, everything is fine
You’re in the mood for a dance…
- Qu’est-ce que « Radio » ? Demanda Nosferatu et stoppant nette son exaltation. Savez-vous qui sont ces petites fées qui me parlent de ma promise ?
- Ben… c’est le transistor, là, sur l’étagère. Répondit le Capitaine en désignant le boitier de plastique beige d’où provenait la musique. Ça nous sert surtout pour savoir le temps qu’il fera, parce qu’ils ont annoncé un grain pour la fin de la nuit…
- Transistor ! Une fée qui connait l’avenir et qui vit dans cette boite que l’on appelle « radio » ! Où vous l’êtes vous procuré ?
… And when you get the chance …
- heu… je l’ai achetée à Stockholm dans un supermarché. Répondit timidement le capitaine.
- Cette magie vient de Stockholm ! Faite silence maintenant, je dois connaître ce que demain nous réserve à elle et moi ! Écoutons.
Lança Nosferatu avec l’autorité d’un général sur un champ de bataille et, se cramponnant de toutes ses forces à la tables, puis aux étagères, il rejoignit le poste de radio qui continuait de chanter.
… Feel the beat from the tambourine
You can dance, you can jive
Having the time of your life
See that girl, watch that scene
Dig in the Dancing Queen …
Il saisit l’objet et le leva dans les airs comme le prêtre brandit le calice lors d’une messe et, solennel, il questionna d’une bouche pâteuse :
- Terrible objet enfanté par Thor et son panthéon de Dieux irascibles, accepte ma requête et livre moi sur ces flots le secret de l’avenir. Dit moi, Ô petit démon messager des Dieux, si elle m’aimera un jour !
…You’re a teaser, you turn them on
Leave them burning and then you’re gone
Looking out for another, anyone will do
You’re in the mood for a dance
And when you get the chance…
Nosferatu lâcha l’appareil qui tomba au sol et se brisa à ses pieds, répandant son électronique contenu sur le linoléum tâché de la cabine.
- Ma radio ! Maugréa le Capitaine.
Le visage radieux de Nosferatu, presque rieur et plein d’optimisme au moment de questionner ce qu’il croyait être des fées, n’exprimait plus que l’apathie du désespoir. « Tu es une allumeuse, tu leur mets le feu, laisse les se consumer et va vers un autre, n’importe qui fera l’affaire… » disait la chanson. La réponse peignait un bien cruelle tableau de l’amour. Les yeux du vampire se remplirent de larmes. Oui, la bohémienne dansait comme d’autres respirent, mais elle ne dansait pas que pour lui. Oui, son cœur s’était embrasé en la voyant si belle en cette nuit opaline, mais quel homme pourrait échapper à ses charmes ? Oui, elle attendait que l’amour vint la saisir, la transporter, faire de sa vie un roman, mais comment imaginer que ce vampire malingre puisse avoir les traits du héros ? Un homme à la peau brune, velue, au cuir épais et ne craignant pas le soleil viendrait vers elle. Il la saisirait par la taille pour l’arracher à sa danse, elle lutterait peut-être, par principe, mais tout son être serait en émoi face à la puissance bestial du prétendant. Alors, la portant à bout de bras, il traverserait une allée pavée des dents de ses rivaux assommés par ses points, durant la mâle parade amoureuse qui avait précédé ce rapt, cette brutale séduction. Il la porterait enfin dans son repère, une roulotte cossue ou une boucherie-charcuterie fraichement repeinte, en plein cœur des quartiers huppés de Wismar. Là, capturée par la force et apprivoisée par le confort, elle se livrerait entièrement à lui, fascinée par cette existence biologique toute d’humeurs, de transpirations et d’hormones : promesse d’une longue lignée d’héritiers vigoureux. Un mariage en grande pompe, les anniversaires qui se suivent pour égrener le bonheur de vieillir ensemble et les inéluctables cadeaux que ces événements entrainent finiront de la convaincre : elle prendrait le tablier comme d’autres prennent le voile. Elle cesserait de danser et achèverait sa vie dans l’oubli de soi, entouré de son avide progéniture. Tout cela, Nosferatu était incapable de le lui offrir, il se savait cruellement démuni pour se lancer dans l’arène d’une conquête amoureuse. Son éternel présent, sa peau froide et sans saveur ne pouvait rivaliser face à l’ardeur d’une chaire vivante vouée, tout comme elle, à la génération et à la corruption. Les esprits avaient parlé et Nosferatu touchait du doigt sa folie d’avoir cru pouvoir être aimé.
- Problème de gonzesse ? Faut pas se laisser abattre, une de perdue dix de retrouver ! Enchaîna le capitaine, pour détendre l’atmosphère.
Les poncifs et les vérités générales sont de bien maladroites réponses à apporter à un cœur affligé. En tentant de noyer dans la masse la singularité d’une souffrance elles ne font bien souvent que la raviver, en l’augmentant au passage d’un insupportable sentiment d’incompréhension. Le pauvre capitaine paya bien chère cette légèreté pourtant si ordinaire.
Dégrisé par la colère, Nosferatu fondit vers le pauvre homme, le saisit à la gorge de ses doigts maigres et ramena son cou contre ses crocs. Il arracha net une longue bande de chair mêlée d’une barbe poivre et sel. Le sang jaillit à gros bouillons sans qu’il ne fasse ventouse de sa bouche pour le recueillir, probablement échaudé par ses deux précédents repas, et vint recouvrir les vitres de la cabine d’un plasma épais et brillant comme du rubis. L’hémorragie magnifique cessa enfin, le capitaine à la gorge ouverte affaissa, ses yeux ternes fixaient le jeune fonctionnaire maculé de sang et au bord de l’apoplexie. Il leur restait une quarantaines de milles nautiques pour rejoindre l’anse de Poméranie orientale puis Slupsk et personne n’était plus à même de commander de navire. Nosferatu avait l’alcool triste et bagarreur.
Chapitre 13 :Saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs.
La Baltique s’offre comme un tableau immobile et statique, parfois traversé par le vol d’une mouette, durant le glacial mois de décembre. La nuit s’imprègne insensiblement de la lumière bleutée du petit matin et le jour ne s’annonce qu’au terme d’un long préambule, lorsque que les premières flammes d’un brasier vermeil viennent enfin danser à l’horizon.
Le navire qui transportait Nosferatu ayant appareillé sur les coups de huit heures, notre vampire pu, après sa visite des cales, remonter sur le pont et contempler quelques instants, dans le crépuscule du matin, le port de Wismar qui s’éloignait dans la brume, drapé d’une éclatante parure de luminaires. Il n’avait jamais quitté Wismar et croyait en connaître tous les détails, mais cette ville qui disparaissait déjà, auréolée d’un artificiel halo doré, fruit de l’industrieuse activité des hommes, lui parue étrangement nouvelle. Nosferatu ressentit pour la première fois la nostalgie d’un lieu, l’intuition furtive qu’il n’y avait finalement pas passé assez de temps, que toutes ces ruelles franchies avec l’indifférence de l’habitude ne lui avaient pas livré leurs secrets. Une forme de regret de quitter cette terre se mêlait à l’inquiétude d’y laisser celle qu’il aimait sans avoir la certitude qu’il pourrait la retrouver un jour. Il ignorait quels périls l’attendaient sur cette mer, apparemment si docile, mais dont les fonds vaseux étaient jonchés d’épaves. Il ne savait pas non plus si sa rencontre avec les sorcières de Slupsk pourrait apporter une réponse à ses questions. Par ce voyage il goûtait au vertige de l’incertitude, d’ordinaire propre aux vivants ; lui, si accoutumé à vivre comme un mort, à savoir de quoi demain sera fait.
Après avoir quitté le port à vitesse réduite et laissé derrière lui la baie de Poméranie occidentale, aux eaux troublées par les dépôts du fleuve Oder, le navire tout fila droit vers le nord. Intrépide Poucet des océans, il laissait derrière lui des auréoles huileuses et noires à intervalles réguliers. Mais ce Titan incontinent, véritable géant des mers à la coque oxydée, burinée par trop d’années de bons et loyaux services, semblait pourtant réunir tous ses efforts pour livrer sa dernières course contre les éléments, et ses vieux poumons d’acier crachaient d’épais nuages charbonneux dans la clarté du petit matin. Nosferatu avait regagné l’un de ses cercueils de terre, à l’abri de la lumière dans le ventre de la bête depuis plus d’une heure et demi, lorsque le navire eût atteint la pleine mer et fit cap à l’Est, sur le chenal empruntés par les lignes régulières qui reliaient Lübeck à Stockholm ou Helsinki. Malgré tous les efforts de l’équipage et du capitaine – valeureux suédois issu d’une longue lignée de marins héroïques, versé dans l’art de se laisser porter par tous les courants sillonnant cette mer qu’il connaissait sur le bout de ses doigts calleux, le vétuste navire ne pouvait dépasser la vitesse maximum de quinze nœuds. Cette navigation fut donc ponctuée par le goguenards chant des sirènes de petits bateaux espagnols chargés de saumons, de cabillaud et de harengs, qu’il croisait, filant vers le sud, et par le doublement régulier des pétroliers norvégiens, rentrant à vide au pays, lancés sans effort à plus de trente nœuds.
Nosferatu ne connu rien de cet hésitant début de traversée. Bercé par les flots et le ronronnement de la salle des machines, il dormait à point fermé. Ce n’est qu’un peu après seize heures, car le soleil se couche tôt en ces contrées boréales, qu’il sortit de sa torpeur et épousseta son habit afin d’en préserver toute la ténébreuse faculté de dissimulation. Il se dirigea ensuite vers le pont supérieur, sur lequel s’abattait une bruine mêlée de quelques flocons, et aperçu dans une cabine aux vitres embuées, le capitaine, un homme d’équipage et le jeune fonctionnaire qui se livraient à une partie de cartes. Caressant l’horizon de ses pupilles dilatées, il vit sans le reconnaître, derrière le navire, le Cap de Puttgarden. Le bateau et son équipage allaient rentrer dans les eaux territoriales polonaises mais ces subtilités de administration maritime lui importaient peu. Il s’était couché la veille le ventre creux, éprouvé par une journée de crémation qui n’avait pas été de tout repos, et c’est l’urgence de la faim qui l’avait, cette nuit encore, arraché à sa couche. Fendant les bourrasques, auxquelles le massif navire restait insensible, Nosferatu traversait l’obscurité pour rejoindre les trois hommes et satisfaire à ses besoins alimentaire. La cape de soie noire dont il s’était équipé pour ce long voyage volait au vent et, dans la tourmente, elle formait de grandes ailes brillantes qui lui donnaient l’élégance d’une immense chauve-souri. Enfin dissimulé derrière la porte de la cabine, indifférent au ruissellement de l’eau glacée qui coulait sur son crane, il n’attendait que de voir sortir l’un des joueurs pour en faire son repas. La poignée de la porte s’abaissa. Dès que la porte fut refermée, il surgit de l’ombre et bondit la bouche ouverte, tous crocs dehors, sur celui qu’une envie pressante avait attiré hors de son abri. Vigoureusement saisi par le col l’homme, pourtant corpulent, n’eût pas le temps de se débattre ou de pousser le moindre cri que, déjà, des dents s’étaient plantées dans son cou, ouvrant toute grande sa carotide, pour en livrer la substance à notre vampire. Penché comme une sangsue avide sur sa victime qui s’avachissait lentement dans une flaque d’urine qu’elle n’avait pas su retenir, Nosferatu fit en quelques secondes le plein des substances nécessaires sinon à sa survie, du moins à son bien être. Mais lorsqu’il lâcha sa victime allégée de quelques litres de sang, il réalisa avec effroi qu’il n’avait pas même pensé à s’assurer de son identité. L’idée qu’il puisse s’agir du capitaine ou du jeune fonctionnaire lui glaça les os. En effet, le capitaine mort, qui pourrait éviter à ce navire la perdition sur l’un des nombreux écueils qui jalonnaient les côtes poméraniennes ? Certainement pas lui qui ignorait tout de sa diabolique propulsion et n’avait pas commandé de vaisseau depuis les cogues hanséatiques de sa jeunesse. De même, comment se priver de l’instrument fort utile qu’allait être ce jeune fonctionnaire, si obéissant, pour permettre à notre vampire d’arriver à ses fins durant la suite de ce voyage ? Pareil à un enfant qui n’ose regarder la fenêtre qu’il a entendu se briser après avoir lancé en l’air un ballon de toutes ses forces, Nosferatu, les yeux écarquillés sur la nuque de sa victime, repoussait le moment de retourner sa dépouille pour la reconnaitre.
Heureusement pour notre vampire, il ne s’agissait que d’un des hommes de bord qu’il fit, comme il put, glisser sur la taule du pont.
Mais le soulagement fut de courte durée, car c’est précisément au moment où notre vampire se contorsionnait pour trouver les appuis stables qui lui permettraient de repousser son défunt bagage à la mer que les vagues se mirent à grossir. Un puissant roulis vint compliquer la tâche de notre vampire qui, désormais cramponné à sa victime, tentait en vain de se redresser sur ce sol mouillé et givré par endroits.
- Olof en tient une bonne on dirait ! Vous m’avez tout l’air de deux arsouilles, t’as besoin d’un coup de main pour le relever ? hahaha !
Nosferatu leva les lentement les yeux au-dessus de lui, médusé de n’avoir pas entendu venir l’impudent, lui qui pouvait se targuer de posséder les sens les plus affûtés de toute la création, et il distingua un homme hilare dans la pénombre. Chose exceptionnelle, la tempête ne semblait pas avoir de prise sur le marin irréel qui se tenait droit comme un « i » au milieu du tumulte. Indigné par cette aisance et sans plus réfléchir Nosferatu réunit toutes ses forces pour saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs. En quelques secondes le tour fut joué. Mais de nouveau notre vampire fut saisi d’angoisse, dans l’ardeur de sa colère il n’avait encore pas pris le temps d’identifier sa proie et ce nouveau cadavre exsangue, empilé sur le premier, pouvait très bien être le capitaine suédois ou le jeune fonctionnaire. Une fois encore son soulagement fut grand quand il parvint à distinguer les trais d’un autre homme de bord. Les deux corps attendaient donc d’être jetés à la mer par le vampire qui ne parvenait décidément plus à conserver l’équilibre. En rampant et au terme de presqu’une heure de gesticulations, Nosferatu atteint enfin au grade-corps auquel il réussit à se hisser avant de précipiter, une à une, ses deux victimes dans les flots de la Baltique qui, vu d’ici, n’étaient pas si déchaînés. Il lui fallut encore une autre demie-heure pour tenter de récupérer des efforts titanesques qu’il avait dû fournir afin de se débarrasser des deux dépouilles. Mais ni les embruns glacés, ni la contemplation de cette mer à l’étal, qu’il sentait pourtant bouger jusque dans son ventre, ne parvenaient à dissiper ses vertiges. Une main se posa sur son épaule.
- Maître ! Maître ! Ne rester pas là !
Nosferatu se retourna brusquement, encore une fois indigné d’avoir été si grossièrement trahi par ses sens. Mais reconnaissant le jeune fonctionnaire, il réussit cette fois à ravaler son orgueil et à retenir ses pulsions meurtriers.
- Vous allez bien ? Je vous appelle depuis dix minutes et vous ne vous retournez pas. Suivez-moi, je vais vous amener à l’abri, c’est un temps attraper la mort !
Prenant le vampire par le coude, le jeune fonctionnaire ajouta.
- Dites-moi, vous n’auriez pas vu Olof et Majken, ces deux poivrots ont encore disparu !
Nosferatu fit non de la tête.
Éprouvé, désorienté face une telle familiarité, il se laissa conduire jusqu’à la cabine qui ne se trouvait finalement qu’à quelques mètres. A trois reprises ses jambes cessèrent de le porter durant ce trajet et il se serait écroulé sans le précieux appui du jeune homme. Une fois dans la cabine, on l’installa finalement sur un fauteuil de sky marron à roulettes dont le dossier avait la fâcheuse tendance de basculer en arrière. Au dessus de lui un calendrier indiquait l’année 1977 et l’on pouvait y voir deux chatons jouant dans l’herbe avec une pelote de laine rouge sur fond de montagnes bavaroises.
A demi allongé, les jambes ballantes, les yeux mi-clos, son regard était absorbé par le plafond où pendait une vielle pellicules piègeuse de mouches hors d’âge, le chapelet de cadavres dessinait des cercles au gré des imperceptibles mouvements du bateau : on eût dit que Nosferatu attendait patiemment qu’un barbier vienne s’occuper de lui. Mais ses joues étaient glabres et tous, hormis lui même, savaient qu’il était ivre. Le capitaine et le fonctionnaire, assis devant leurs verres, grignotaient des tranches de saucisses fumées à l’ail. Amusés par leur hôte, ils ignoraient que Nosferatu ne s’était pas éthylisé au contact d’une bouteille de vodka ou de shnaps, mais en buvant le sang de deux innocents ivrognes dont les corps nourrissaient maintenant les poissons. Un poste de radio crachait un son aigrelet. Il était près de vingt heures et une musique allait éveiller l’esprit embué de notre ami.

