fév 26

Turbulence

Courir en hurlant et en tapant sur une casserole.
Rentrer dans l’eau du bain tout habillé.
Descendre à quatre pattes, tête devant, les escaliers.
Grimper si haut dans l’arbre qu’on sent le tronc plier.
Mordre dans une part de pastèque.
Sauter pied nu sur du sable pour le mettre en miettes.
Marcher sur le goudron que le soleil a chauffé.
Dévaler une dune en galipettes.
Mordre dans une part de melon sucré.
Cracher droit vers le ciel des pépins par milliers.
Avoir les doigts collés par la sève des sapins.
Courir à toute vitesse aux trousses d’un lapin.
Dormir contre son chien et puer avec lui.
Avancer dans la boue, sentir l’eau sur sa nuque,
et le frais chatouilli des gouttes dans le dos.
Contempler le moustique qui nous pique le bras.
Écraser une mouche à la seule force du doigt.
S’étouffer de châtaignes ramassées en forêt.
Jouer à se faire peur, se méfier de son ombre…
S’allonger sur le dos et regarder le ciel.
S’imaginer qu’on tombe, tout droit vers les étoiles.
Inventer aux nuages des formes qu’ils n’ont pas.
Cesser de respirer pour entendre son cœur.
Arrêter de bouger et regarder son chat.
Grimper dans les collines, s’enivrer de bruyère,
d’odeur des pierres chauffées, d’herbes jaunes et de terre.
Entendre dans la nuit parler les animaux.
Voir je jour se lever et avoir un frisson.
Se rouler dans la neige, mordre dans les flocons.
Quand vient le crépuscule, croire le ciel en feu.
Morde aux oreilles son chien, hurler après le vent
et ajouter du bois à un grand feu de joie.
Regarder l’oiseau mort et se moquer de lui,
comme le vers qui se tord dans ses yeux endormis.
Savoir qu’enfin ce soir, elle sera près de moi.


   nov 22

le cœur serré

J’avais des mots de gorge, il valait mieux les cracher :

Ils doivent avoir le cœur serré,
tous ceux qui ignorent l’émotion,
de croiser un regard aimé,
de sentir la palpitation
dans sa poitrine et dans son ventre
– une agitation souterraine –
lorsque le corps tisse tout entier
de doux et longs fils de laine,

pour enfin, comme un pont soyeux,
les lancer juste devant eux
et chatouiller de leurs grappins
cet être aimé, toujours trop loin. 

Ils doivent avoir le cœur serré,
ceux qui tiennent tout seul debout,
loin des caresses et des mots doux.
Ceux qui ont rangé au cimetière
de leur mémoire hémiplégique
ce que fut l’amour d’une mère,
d’un père, d’une figure héroïque,
ou ce qu’il aurait dû apporter…
Oubliant que leurs premiers mots,
leurs premiers pas, leurs premiers rots,
était un don et un appel,
un sortilège qui ensorcelle
et qui voulait dire « aimez moi !»
Une prière contre l’effroi
de n’avoir plus rien sur la peau.

Ils doivent avoir le cœur serré,
tous ceux qui ignorent de l’amour,
la violence désordonnée,
les coups du cœur et les cris sourds
qui restent enfermés dans la gorge
mais qui font souffrir les amants
autant qu’un mouton qu’on égorge.

Ils doivent avoir le cœur serré,
les empêcheurs d’aimer en rond.
Ceux qui pétris d’obligations,
ont décidé un beau matin
parmi un maigre échantillon,
de QUI sera fait leur destin.
Ils sont fébriles, ils sont jaloux,
ces tristes sires ont peur de tout.
Des femmes, de leur plaisirs saphiques,
des sodomites maléfiques,
des indécis pardessus tout.

Ils doivent avoir le cœur serré,
ceux qui ne bandent que leur arc
et n’ont pour toute virilité
que les flèches bénies de Jeanne d’Arc.
De mots, de coups, de bonne conscience,
ils fusillent les Saint-Sébastien,
au nom de l’amour, de la science,
car ils connaissent les desseins
et les secrets de la nature.
Et c’est en vertu de celle-ci
qu’ils veulent sauver notre culture.
Mais ces pantins ont une manie :
ils sont cousus d’incohérences,
ils parlent de Dieu, mais ils oublient
que seul l’amour vaut pour l’enfance.

Mais auront-ils le cœur serré,
lorsque marchant en procession,
très loin des manifestations,
ils suivront la caisse de bois,
où leur propre enfant reposera,
percé de flèches et de bons mots,
de certitudes de caniveaux.
Car à vouloir sculpter les cœurs,
on provoque des hémorragies,
C’est toujours dans le sang et l’horreur,
que meurent les amours interdites.


   nov 06

Chapitre 17 : On pouvait voir sur sa peau des morceaux de phrases écrites en des langues inconnues

Le jeune fonctionnaire gravit l’escalier aux gardes-corps de fer forgé et le heurtoir retentit trois fois dans la nuit. Nosferatu attendait en bas des marches, la main posée sur le cercueil qu’il tenait debout appuyé contre un muret de briques rouges. Le choc du marteau avait résonné si fort et son écho s’était élevé si mollement dans les airs qu’ils savaient déjà tous deux que le bâtiment était vide. Aucun signe de vie en dehors des quelques pigeons qui, réveillés par les visiteurs, lissaient leurs ailes dans les combles de l’édifice en poussant de maigres roucoulements. Pourtant, ni le vampire ni son disciple ne bougeaient : tant de dangers, tant de sacrifices, et tant d’espoirs avaient jalonné leur voyage qu’ils ne parvenaient pas à formuler l’idée qu’un échec, si près du but, fut encore possible. L’attente semblait interminable pour le jeune fonctionnaire dont les jambes tremblaient de peur et de froid face à cette porte fermée sur un édifice désaffecté. Il aurait préféré qu’un passage s’ouvre sur l’enfer pour lui faire subir les tourments de milles diablotins aux queue rouges et aux ailes de chauve-souris plutôt que de se retourner vers son maître et d’affronter sa déception qui se traduirait immanquablement en pulsion destructrice. Car il fallait bien se rendre à l’évidence, son existence était suspendue à la réussite de cette mission, sa survie dépendait de son utilité. Refusant de se laisser abattre, le jeune fonctionnaire frappa de nouveau avec l’énergie du désespoir une série de coups contre la vieille porte de bois. Les chocs du heurtoir furent si puissants qu’ils firent tomber de la poussière des encadrements vermoulus et affolèrent les oiseaux perchés sur les charpentes. Au bout de quelques minutes le calme revint chez les pigeons et l’on entendait plus que le son ouaté des gros flocons qui se posaient sur les visiteurs malchanceux. Le long manteau noir du vampire commençait à blanchir. Sans quitter la porte des yeux le jeune homme balbutia :
- Maître… heu.. je crois qu’il n’y a personne…
- Tendez l’oreille, Herr Kapitän, elles approchent.
Le pauvre fonctionnaire, qui n’entendait rien, s’était résolu à ne pas contrarier les espoirs de son Maître et à attendre patiemment sa colère quand il entendit au loin des pieds nus marcher sur de la pierre et tintinnabuler des chaînettes. Il regarda autour de lui pour tenter d’identifier le lieu d’où provenait ce son encore presque imperceptible, mais tout était recouvert de neige ; il ne pouvait donc pas venir de la rue mais seulement de derrière cette porte et pourtant de bien au-delà des dix mètres que la tour faisait dans sa plus grande largeur… Une lumière bleutée filtra bientôt par les embrasures, toujours plus éclatante à mesure que les pas, dont on entendait maintenant nettement les claquements de la chair nue, s’approchaient. Quand le seuil fut baigné de lumière la voix d’une femme jeune lança :
- C’est qui ?
Le jeune fonctionnaire qui ne s’attendait plus à ce que quelqu’un vint lui ouvrir et qui s’attendait encore moins à ce que quelqu’un vienne sans lui ouvrir, était pris au dépourvu et désemparé par tant de désinvolture. Il se retourna alors vers le vampire pour demander hésitant :
- Maître, euh… excusez-moi mais on me demande qui c’est ? J’annonce qui ?
Le visage du vampire se figea dans la nuit, il ne pensait pas rentrer si vite dans le vif du sujet. Qui était-il au juste ? Il ne s’était jusqu’alors connu que comme ombre assoiffée de sang redoutant les assauts du soleil et intéressée par sa seule survie, c’est-à-dire comme Nosferatu, mais sa présence en ce lieu, si loin de son château et des faubourgs de Wismar, dénonçait l’inadéquation de ce terme. Il n’avait pourtant que celui-là à proposer.
- Dites, Herr Kapitän, dites à haute et intelligible voix que le « Nosferatu » est arrivé.
Collant presque sa bouche contre la vieille porte de bois et poussant sa voix en sur-articulant comme une aide soignante parle à l’oreille d’un homme ivre, d’une personne âgée, ou de tout autre individu dont on peut douter des facultés de compréhension ou d’audition, le jeune fonctionnaire lança :
- Mon Maître me fait dire que « le  Nosperatu est arrivé ».
Le vampire eu un coup d’oeil indigné vers le fonctionnaire qui était parvenu, dans ce moment solennel, à écorcher la seul appellation qu’il se connaissait et à tourner la situation au grotesque. Mais il n’eut pas le temps de lui en tenir ouvertement rigueur que déjà on entendait le cliquetis d’une série de verrous et des clefs tournaient dans des serrures. Le jeune fonctionnaire s’étonnait que l’on prenne autant de précautions pour une vieille porte vermoulue. Les gonds grincèrent enfin, la rue s’illumina d’une lumière bleue aveuglante et le porche déversa une épaisse vague de brouillard qui recouvrit tout, nappant jusqu’aux berges de la Słupia qui coulait derrière eux et s’élevant au-dessus de ce qui restait des remparts, les privant tous durant quelques instants de visibilité.  A mesure que se dissipait la vapeur, le jeune fonctionnaire remarqua que des milliers de fils tendus, aux reflets dorés, argentés ou cuivrés, avaient fait leur apparition dans la rue et partaient dans toutes les directions, à même le sol ou suspendus aux branches des arbres comme des guirlandes de noël. Tous provenaient de cette porte où une petite femme pale aux joues creuses tenait une lanterne. Son nez était noble et aquilin, son visage cerclé de cheveux noirs réunis en une tresse qui courait de long de son épaule gauche jusqu’à sa taille. Elle ne portait pour toute vêture que de vagues étoffes vaporeuses et de longues boucles d’oreilles argentées descendaient en chapelets sur ses clavicules, ornées de plumes noirs comme le geai à leurs extrémités. Ses mains, aux ongles noirs et brillants comme des serres, portaient des bagues à chaque doigt, tous comme ses orteils. Des chevilles jusqu’au front, elle était ornée d’un entrelacs de chaînettes serties de pierres noires et rouges qui se réunissaient en bracelets à ses bras et ses chevilles, ceintures sur ses hanches, et diadème à son front. À sa taille pendait une paire de ciseaux aux motifs finement ouvragés. On pouvait voir sur sa peau des morceaux de phrases écrites en des langues inconnues ou des symboles gravés dans la chair. Un scarabée remonta en courant le long de ses côtes, trottinant jusqu’à sa chevelure où il disparut, tandis qu’elle plongeait ses yeux noirs aux reflets d’un jaunes ardent dans ceux du jeune fonctionnaire qui, les joues rougies d’émotion, suait à grosses gouttes. Le pauvre jeune homme était pétrifié, aussi incapable d’arracher son regard à la contemplation de ce corps que de parler. Sidéré par la nudité de cette apparition spectrale, il ne put que rouler des yeux ronds, ouvrir silencieusement la bouche et montrer du doigt son Maître qui se trouvait quelques pas derrière lui. Se tournant alors vers le vampire, la jeune femme lança :
- Prince Nosferatu, je suis Skuld, je vous souhaite la bienvenue. Mes soeurs ne me croyaient pas lorsque je leur ai dit que vous alliez venir à nous, mais moi, je vous attendais. Suivez moi mais laissez votre caisse de terre à l’entrée, vous n’en aurez pas besoin. Dans notre monde le sommeil n’existe pas. La faim et la soif non plus d’ailleurs.
Dit-elle en un rire avant de leur tourner le dos et de fendre l’obscurité de la clarté de sa lanterne, suivi par Nosferatu, qui venait de déposer son cercueil derrière la porte, et enfin par le jeune fonctionnaire rassuré à l’idée qu’il ne tiendrait pas lieu de repas dans les heures à venir.
La distance qu’ils parcouraient était telle que le fonctionnaire comprit vite que cette porte n’ouvrait pas sur la tour, mais sur un autre monde, aux dimensions plus vastes. Lorsqu’il parvint enfin à arracher son regard du spectacle carillonnant des hanches de la jeune femme qui marchait devant lui et son maître, il s’aperçut qu’une lumière diffuse tombait du ciel. Elle émanait d’une sphère qui rayonnait au zénith et rappelait plus l’ouverture d’un puits vue depuis les entrailles de la terre que la clarté de l’astre lunaire. Sous leurs pieds, un chemin de grandes dalles grises, pareilles aux vieux tombeaux usés qui font le sol de certaines églises, tenait lieu de pont au dessus d’une grande rivière, un fleuve ou peut-être même une mer aux eaux argentées et aux courants puissants mais dont le tumulte restait étrangement silencieux. Ils étaient très haut au dessus des flots mais aucune architecture, aucun pilier ne pouvait expliquer qu’un tel pont puisse tenir dans les airs et encore moins les porter. Le fonctionnaire pouvait apercevoir sous le chemin de pierres des milliers de fils qui brillaient au passage de la lanterne, pareils à ceux qui avaient recouvert la ville quelques instants auparavant et il découvrit que l’un d’entre eux avait dû s’attacher à lui. Il saisit discrètement le cordon cuivré qui partait de son ventre pour le détacher de sa chemise, soucieux de ne pas mettre en désordre ce lieu si singulier, mais il s’aperçut aussitôt qu’à travers la chemise, il était en fait fixé à sa peau. Glissant une main entre les plis de tissus, il constata avec effroi que ce cordon partait de son nombril et qu’il semblait soudé à son corps depuis toujours avec la même légitimité que ses autres membres et qu’il ne pourrait s’en défaire sans se mutiler affreusement. Cette découverte terrifia le jeune homme qui se retourna vers son Maître pour savoir s’il était lui aussi soumis à la même infortune, mais le vampire qui marchait d’un pas leste et dont le visage soucieux ne prêtait nulle attention aux tribulations de son disciple, n’était relié à aucun cordon.
- Vous aurez retrouvé votre nombril quand vous ressortirez d’ici, ne vous en faites pas. Lança Skuld en riant sans même prendre la peine de se retourner.
Le fonctionnaire s’aperçut alors qu’elle tenait à la main le fil qui partait de son ventre. Le pauvre jeune homme, gêné de se voir ainsi tenu en laisse par une excroissance surgie de son abdomen, cherchait en vain un propos pour dissimuler son malaise et se redonner de la contenance au regard de la jeune femme lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin. Ils étaient arrivés au bout du chemin de dalles et se trouvaient sur un ilot flottant immobile au dessus de la rivière et sur lequel un arbre immense, sorte de grand magnolia au tronc large de plusieurs mètres et aux branches recouvertes de fleurs blanches, avait poussé. De cet arbre pendait des millions de cordons pareils à des lianes et c’est précisément l’un d’eux qui descendait entre les mains de la jeune femme pour aller rejoindre le ventre du fonctionnaire. Sous l’île se déployaient des racines puissantes à travers les airs, certaines débordaient aussi à la surface et se tordaient comme des vouivres présentant leur chair décorce à travers les pierres qu’elles avaient depuis longtemps brisées. Le fonctionnaire encore bouleversé de la découverte de cette organique entrave qui le reliait à cet arbre sans âge jetait un un coup d’oeil au sol, pour s’assurer qu’il n’allait pas en plus se prendre les pieds dans les racines et chuter de plusieurs mètres dans ce fleuve qui n’avait rien de très orthodoxe, quand il découvrit que les dalles étaient, tout comme la peau de la jeune femme, creusées d’inscriptions. Différents alphabets ou symboles se mêlaient et formaient des cercles où des textes s’écrivaient, se chevauchaient et semblaient presque s’entraîner comme des engrenages. Une mécanique poétique du monde s’offrait à la contemplation. L’un des cercles était formé de mots à l’orthographe plus familier et retint son attention ; il put lire en filigrane sur la pierre grise :
D’ici vinrent les filles
Savantes en toutes choses,
Trois, venant de la mer
Qui s’étend sous l’arbre ;
L’une est appelée Urd,
Verdandi l’autre,
La troisième est Skuld :
Elles ont fait les lois
Elles ont fixé les vies
Aux fils des temps
Elles énoncent le destin.
Deux autres femmes se tenaient en effet, près de l’arbre et semblaient les attendre. La première, un peu plus âgée que Skuld, mais guère plus couverte, était assise sur une sorte de trône formé par un enfoncement naturel au coeur du majestueux tronc à l’écorce boursouflée. Elle se tenait, impériale, le dos droit, les mains aux ongles blancs jointes et réunies sur les genoux , le regard fixe. Le pale voilage qu’elle portait pour tout vêtement laissait apercevoir une peau halée, palpitante de vie et d’humeurs, sur laquelle aucune inscription ne se lisait mais où de blanches arabesques serpentaient des membres jusqu’à son cou et venaient dessiner des motifs symétriques sur son visage,  pareils à des peintures de guerre, jusque sur son nez aquilin dont la rectitude était renforcée par un trait blanc. Ses yeux cerclés de noir étaient grands ouverts mais, sans pupilles ni iris, ils se résumaient à deux globes laiteux et aveugles. Sa bouche était d’un rouge bordeaux, tout comme ses cheveux qu’elle portait longs et si densément frisés qu’ils formaient un halo autour de son visage. A ses côtés, une petite vieille toute fripée au regard perçant se leva de la racine où elle était assise et, appuyée sur un bâton noueux, marcha à pas serrés vers les voyageurs. Elle portait une cape élimée de laine grossière d’un rouge passé. Son nez lui aussi avait quelque chose du bec d’un aigle et ses cheveux clairsemés descendaient de son crâne maculé de tâches de vieillesse comme des toiles d’araignées. Ses yeux pétillants et vifs sur ses pommettes rebondies lui donnaient un air des plus affable.
Elle fixa longuement Nosferatu droit dans les yeux en souriant et derrière son regard, embué d’émotions, on voyait passer des souvenirs. En d’autres circonstances, on aurait parlé d’amour pour qualifier la joie si profonde et complète qui baignait ce vieux visage usé à la vue du vampire. Skuld vint se ranger derrière la vieille femme qui tendit alors une main noueuse aux ongles fendillés vers le vampire en prononçant ces mots d’une petite voix :
- Wilhelm Von Stralendorff, après toutes ces années, tu nous es revenu !

 


   oct 22

Chapitre 16 : Ce fut une Lada Niva rouge qui répondit à leur appel

Son oeil noir baigné d’une brume laiteuse était grand ouvert dans l’obscurité du catacombe. Les oreilles dressées et les narines haletantes, il guettait sans oser bouger car il savait confusément qu’une créature se cachait là, quelque part ; il avait traversé sans encombres trop de périls grâce à son sixième sens pour en négliger les alertes. Pas le moindre mouvement, pas la moindre vibration, pas le moindre son ne venait satisfaire son attende anxieuse, seule une odeur moite de crustacé mêlée à des effluves de vieille terre flottait lourdement dans cette cave gelée et dénonçait une présence incongrue, peut-être promesse d’un succulent repas. S’il n’y avait eu les effluves de vodka, il aurait parié sur un crabe mort, comme celui découvert le mois dernier dans le grand entrepôt, à côté des halles. Tombée derrière de grosses caisses métalliques à la criée et pris en sandwich entre deux conduits de chauffage, la pauvre créature n’avait pu se libérer de cet étau en dépit de ses gesticulations, elle avait agonisé si longtemps que ses tissus fermentaient et ses pattes commençaient à se détacher d’elle avant qu’elle ne succombe tout à fait. Cruel accident de la vie pour ce crustacé que tout destinait à s’endormir en quelques secondes dans le bain bouillonnant d’une marmite où la tendre main rosée d’une ménagère l’aurait laissé glisser vers un repos éternel en une dernière caresse. Mais « à quelque chose malheur est bon », dit le proverbe, et cette agonie donna lieu à un des repas les plus savoureux qu’il connut, même si arrivé trop tard, la carcasse avait été creusée, vidée, nettoyée et qu’on ne lui avait laissé que le contenu sec et racorni des pattes. Quelle odeur ! La tentation était grande de chercher la charogne en suivant son seul flair, à tâtons, pour essayer de se tailler, avant les autres, la part du lion.

Le tapotement sur le carton gelé de quatre petites pattes griffues venant à sa rencontre sonna le glas de ses espoirs de bombance. Les longues moustaches frôlaient déjà sa joue droite et bientôt une queue sans poil vint s’enrouler sur ses épaules : il faudra partager avec le généreux guide qui le conduirait jusqu’au repas. Peste soit de la solidarité, il aurait bien joui encore quelques instants de sa solitude d’éclopé !
Les deux rats escaladèrent une montagne de cartons en sautillant pour en atteindre le sommet. Là, se glissant entre les interstices de cet abri de fortune d’où sortait des effluves tièdes et fumantes, le plus jeune continua seul, laissant à l’entrée de la caverne de cellulose le prudent vieillard aveugle qu’une vilaine excroissance, sous le ventre, freinait dans sa course. L’excitation montait chez les créatures que la faim tiraillait et qui sentaient palpiter sous elles une masse qui respirait encore. Le jeune rat accéda enfin à de grosses couvertures qu’il commença à creuser frénétiquement pour créer un tunnel dans la maille à l’aide de ses pattes avant dans l’espoir d’accéder à la nourriture. A mesure que le trou se formait dans les couvertures, le vieux rat aveugle flairait, de son carton, des odeurs maintenant identifiables qui remontaient des cartonneuses excavations où œuvrait son camarade : il en était sûr maintenant, il ne s’agissait pas d’un crabe moribond mais de chair humaine sous cet abri de fortune. Il était grand grand temps de descendre avant que les choses ne se compliquent et surtout de le faire sans donner l’alerte sous peine d’attirer l’attention sur soi. Tant pis pour lui !
- Aïe !
Hurla une voix sous les cartons. Le vieux rat avait heureusement quitté la montagne de carton qui s’animait comme un volcan et, trainant sa tumeur, il courait droit devant lui guidé par la fraicheur qui le conduirait au dehors, son imprudent camarade n’eut pas cette chance. Ruant de douleur, le jeune fonctionnaire qui venait de se faire mordre la fesse se cabra vigoureusement avant retomber sur la petite créature à la bouche pleine, lui rompant les côtes. Au passage il donna un violent coup de bottes dans les pelles et pioches qui se dressaient à ses pieds, alignées contre le mur, ce qui lui valut, en seconde salve de désagréments, une avalanche d’outils tous plus lourds et contondants les uns que les autres.
Se débattant aux milieu des manches, des étoffes et des cartons, le fonctionnaire regarda partout autour de lui. De nouveaux bleus venaient recouvrir les blessures de la veille, marbrées de tâches jaunes, violettes, brunes ou rosées pour les plus fraiches, le fonctionnaire hébété par cette agression « matinale » avait tout d’un dalmatien arc-en-ciel. Dans son demi sommeil il était persuadé d’avoir distinguer l’ombre du vampire disparaître au moment où il avait ouvert les yeux. La créature venait-elle de lui mordre la fesse ? Il se redressa vivement et déboutonna son pantalon pour identifier cette blessure qui le faisait cruellement souffrir et irradiait jusque dans les os de son bassin. Se contorsionnant comme il put, il s’aperçut qu’il lui manquait un centimètre carré de chair sur la fesse droite et que la plaie se gorgeait lentement de sang. À ses pieds, un rat tenait justement dans sa gueule le morceau manquant à son arrière-train ce qui le soulagea avant de l’inquiéter… Son maître n’avait manifestement pas décidé d’en faire son repas aujourd’hui en lui plantant ses abominables crocs dans le croupion, mais ce soulagement fut de courte durée car dieu sait quelles maladies honteuses pouvaient véhiculer ces répugnantes créatures !
- Bien fait !
S’exclama-t-il d’une voix rageuse dans l’obscurité de sa caverne en se penchant sur la dépouille du rat.
- Déjà debout Herr Kapitän ?
La silhouette du vampire se détachait au seuil de la porte sur la lumière bleue d’une nuit de Poméranie orientale. Il tenait posé dans le creux de sa main un gros rat difforme et essoufflé au ventre gonflé d’une protubérance. Comme pris en faute, le jeune fonctionnaire releva son slip et son pantalon d’un même geste. En effet, le cercueil qui se trouvait à côté de lui était entre ouvert et vide. Le vampire avait dû se lever avant lui.
- Bonjour…
Balbutia le fonctionnaire rougissant et fourrant à la va vite sa chemise dans son pantalon. Mais le vampire ne le regardait déjà plus, il était captivé par son nouvel ami.
- Je viens de découvrir cette petite créature à l’entrée de la crypte où nous avons passé la journée. Elle tremblait. Le pauvre animal est encore tout essoufflé d’un effort inconsidéré au regard de son grand âge.
En parlant, le vampire avait ramené sa main près de son visage, le museau du rat à quelques centimètres de son nez, et il grattait affectueusement le menton de la petite bête au pelage brun de son ongle jauni. On entendait les cliquetis du ceinturon que le fonctionnaire tentait de refermer.
- Malédiction ! Le pauvre petit animal est aveugle ! Victime d’une odieuse cataracte. Alors ouvrez l’œil, un compagnon à lui ne doit pas être loin ! Savez-vous, Herr Kapitän, qu’un rat aveugle n’est jamais abandonné par sa communauté ? Les créatures valides de son groupe vont se relayer nuit et jour pour lui apporter de la nourriture et l’accompagner dans le moindre de ses déplacements, refusant avec acharnement le tragique destin qui attend tous les êtres valétudinaires. Les rats en auraient long à apprendre aux êtres humains si ces derniers prenaient la peine de les observer humblement. L’insociable sociabilité à laisser chez-eux la place à une sociabilité authentique où le souci de l’autre est indissociable du souci de soi…
Le jeune fonctionnaire percevait chez le vampire une forme d’exaltation. Le sujet du rat, sans qu’il ne se l’explique, semblait des plus à vif. Il sentait indistinctement que le petit cadavre qui gisait à ses pieds pourrait très certainement sceller sa perte car, bien que mort par accident, tout le désignait comme meurtrier. Tandis que Nosferatu poursuivait ses réflexions sur la hiérarchie des espèces et la « société des rats », manifestement profondément mûries par de longues méditations et sillonnées de références à des penseurs allant de Kant à Adam Smith en passant par Marx, Rousseau ou encore un certain Mandeville apparemment versé dans les choses de l’apiculture, le fonctionnaire écoutait d’une oreille distraite car il cherchait surtout un moyen de dissimuler le petit corps au plus vite. L’enthousiasme du vampire grandissait et le pauvre jeune homme n’eut d’autre idée que de glisser insensiblement un pied distrait sur la dépouille du jeune rat afin de la dissimuler aux regards du vampire. Pour ce qui est de l’empreinte de cadavre écrasé sur son séant, il comptait sur le sang qui continuait d’imbiber son pantalon pour la camoufler. Le vampire était de toute façon trop occupé par le rongeur qu’il tenait pour lever la tête.
- Ha ! la vie n’est pas de tout repos pour vous, créatures de la nuit. Vous croyez contempler votre bonheur au terme des années d’apprentissage pendant lesquelles vous êtes parvenus à vous maintenir en vie, échappant à tant de périls : les terribles chats, les infatigables limiers qui vous vont font la chasse, et tout le génie perfide fait de pièges et de poisons que peut déployer la cruelle humanité lorsqu’il s’agit d’éradiquer une espèce entière… Et voilà que c’est la maladie, dernière des calamités, qui s’abat sur vous et vous prive du spectacle de la vie ! Voilà qu’elle s’enfuit déjà, cette vie si fragile, derrière vos yeux, voilés de nacre. Voilà que la mort, précédée de son cortège de douleurs et de mutilation s’approche de vous. Ha ! Tendre animal, mon pauvre ami, toi qui ne reçoit que le mépris, la haine et le scandale ! Toi le paria dont le monde ignore la secrète supériorité ! Laisse moi au moins te sauver toi faute de pouvoir vous sauver tous !
Appuyant son pouce bleuté contre l’une de ses longues incisives, le vampire fit perler une goutte de sang noir pétrole au bout de son doigt avant de le tendre au fébrile rat. L’animal lapa avec avidité. Le jeune fonctionnaire qui sentait le sang couler dans son pantalon et sa fesse le brûler comme sous l’effet d’un tisonnier rougi observait la scène médusé sans oser bouger le pied du cadavre. La petite bête se mit à trembler dans la main du vampire qui esquissa alors un sourire. L’excroissance pelée qui pendait de son ventre diminua comme une hernie qui se dégonfle et ses yeux noirs perdirent le nuage qui les palissait, comme si l’on eut enlever le lait d’une tasse de café. Poussant deux petits cris aigus, le rongeur fit plusieurs tours sur lui même comme pour remercier ce démiurge qui avait restauré l’ordre originel de la divine. Il avait retrouvé la vue, la jeunesse, la vélocité et surtout perdu sa tumeur. D’un saut il jaillit vigoureusement de la main vampire puis couru joyeusement et sans se retourner vers le cimetière qui s’étendait au dehors de la crypte. Une nouvelle vie s’offrait à lui.
- Comme ils sont attachants !
- Maître, vous… vous pouvez soigner… Mais…
- Le sang des gens de mon espèce à quelques propriétés thérapeutiques, en effet, Herr Kapitän.
- Mais Maître… mais c’est formidable !
- Êtes-vous prêt à me conduire à Slupsk ?
- Mais… vous ne vous rendez pas compte ! Vous pouvez soigner avec une seule goutte de votre sang ! Vous pourriez, vous pourriez…
Le fonctionnaire pensait si fort à son postérieur endolori que le vampire l’arrêta net :
- Je n’ai ni le désir, ni suffisamment de sang à gaspiller pour soigner qui que ce soit, Herr Kapitän. Hâtez vous de me conduire à Slupsk avant que je décide de m’occuper de votre sang à ma manière car vous empestez l’hémoglobine ! Estimez vous heureux que j’ai copieusement dîner avant de vous rejoindre et à l’avenir prenez garde à ne plus vous asseoir n’importe où.
- Oui, Maître.
Le jeune fonctionnaire regarda ses pieds comme un enfant que l’on gourmande. Et se saisit piteusement de la vieille couverture pour faire semblant d’éponger son pantalon au postérieur auréolé de sang. Ce n’était pas le moment de se faire remarquer. Il profita de la manœuvre pour lâcher l’étoffe de laine sur ses pieds et camoufler le forfait jusqu’alors dissimulé par sa semelle. Le vampire pouvait soigner n’importe qui, mais au lieu de lui venir en aide en lui proposant une goutte de sang comme il l’avait fait pour un rat répugnant, il l’avait menacé de le saigner ! Une mauvaise humeur mêlée d’un profond sentiment d’injustice s’emparait du jeune homme encore tout courbatu des exploits de la nuit précédente. Il aurait voulu protester, crier à l’injustice, rappeler tous les périls qu’il avait affrontés pour son Maître, mais il se tut. Il avait toujours su modérer l’expression de son insoumission et temporiser son impulsivité. Mais dans le secret de sa vie intérieure, la nécessité de fausser compagnie à ce maître ingrat lui apparut comme une évidence alors qu’il marchait d’un pas lent et boiteux vers le cimetière au dehors de la crypte. Avant même de maugréer pour lui même en raison du froid glacial qui régnait en ce lieu, son esprit chagrin se réchauffa : une bouteille de liqueur de patate à 70°, un chapelet de saucisses de Francfort et un pot de câpres l’attendaient. Il compris immédiatement que c’était la faim qui l’avait rendu si bougon et finalement si injuste avec son Maître. Touché de l’attention du vampire qui, bien qu’ignorant des rudiments de la diététique et de l’art culinaire, avait fait l’effort de lui procurer de la nourriture, le jeune fonctionnaire lui lança un regard mouillé plein de reconnaissance.
- Hâtez-vous de vous restaurer, Herr Kapitän, il me tarde de revoir les sorcières de Slupsk.
Après avoir goûté à deux câpres, englouti une douzaine de saucisses et s’être brûlé l’estomac d’une rasade de ce Schnaps bon marché, le jeune fonctionnaire quitta la tombe où il avait posé sa fesse gauche pour entrainer son maître, chargé de son cercueil, jusqu’à la ville. Là, il héla un taxi à même de les transporter eux et leur cargaison. Ce fut une Lada Niva rouge qui répondit à leur appel. Sous la neige qui tombait à gros flocons, il chargèrent les galeries de la bière sans que le conducteur, probablement ivre ou résolu à négocier un bon pourboire, ne note l’incongruité du bagage. La caisse solidement ficelée par le fonctionnaire, ils quittèrent la station thermale devenue blanche en direction de Slupsk. Tous étaient heureux.
Songeant déjà aux bordels d’Utska où il irait dépenser l’argent de sa course, le conducteur roulait joyeusement, prenant toute la route pour lui seul. Il avait jugé opportun de rallonger le voyage, et du même coup sa commission, en conduisant les deux touristes par la route côtière quand il eut été plus direct de passer par Slawno. Le jeune fonctionnaire, quant à lui, sentait venir la fin du périple et prenait plaisir à expliquer de nouveau à ce Maître sévère mais juste le système du moteur à explosion et les diverses avancées techniques qui constituaient ce véhicule fraichement sorti des usines bolchéviques. Enfin, notre vampire, qui n’entendait rien aux explications du fonctionnaire, plus en raison du vacarme produit par la traction à chaine de la Lada que par la complexité du propos, était absorbé dans une contemplation de la nuit où dansaient des flocons. Dans les nuages blancs de l’averse se dessinaient pour lui seul les traits de l’être aimé. Quittant Darlowo, ils roulèrent ainsi jusqu’à Utska, pour enfin rejoindre Slupsk. De temps à autres le conducteur lançait, par mauvaise conscience plus que par politesse, des commentaires en polonais sur l’intérêt touristique de tel ou tel lieu que ses passagers ne pouvaient, de toutes façons, ni apercevoir dans la nuit, ni entendre dans le chambardement du véhicule.
En un peu moins de trois heures ils furent à Słupsk et s’arrêtèrent devant la Baszta Czarownic. Voyant ses passagers descendre et commencer à détacher leur chargement sans manifester le désir de le payer, le conducteur réclama sa course. N’obtenant aucune forme d’attention des deux voyageurs sourds à ses gesticulations et tout affairés à dénouer les cordes gorgées d’eau par le voyage sous la neige, il haussa le ton et menaça finalement d’en appeler aux sergents de ville… le pauvre homme n’eût pas le temps d’achever sa dernière phrase qu’il paya bien cher sa finauderie. Nosferatu, à qui le voyage avait pourtant coupé la faim, et qui se sentait nauséeux au sortir du voyage en Lada, dut prendre sur lui afin de saigner l’insurgé et d’éviter le scandale. Pas une goutte de sang ne vint tâcher la neige.
Il n’était pas encore minuit et enfin, la haute porte de bois de Baszta Czarownic se dressait, sans obstacle, devant le vampire, son disciple et son cercueil.
- Herr Kapitän, veuillez frapper pour m’annoncer.

 


   oct 05

Protégé : Poème macabre I : Loup

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   oct 05

Protégé : Poème macabre II : Grand-Maman

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   oct 05

Automne

Les feuilles rousses et les bogues de châtaignes dorées sur les chemins, la terre qui ramollie sous les pieds et la mousse qui ressuscite sur les pierres – verte – l’odeur des champignons dans les bois, la fraîcheur qui vous surprend, les têtes trempées qui s’amusent, les journées qui raccourcissent et les prolifiques nuits qui s’allongent, le confort d’être chez soi, près d’une bougie, loin du tumulte de la nature qui s’ébroue au dehors. Le silencieux crépitement des cailloux blancs de la Toussaint sous les chaussures. Le vent qui fait bourdonner les oreilles et la pluie salée des tempêtes à la pointe du raz. Le chien mouillé qui dort. Le spectacle de la mer noire qui gronde, bouillonne et vous rappelle son infini puissance. Automne d’humilité au ciel gris et bas. Les premiers feux de bois.


   oct 04

Chapitre 15 : Atteindrait-il la côte avant le lever du jour ?

- Herr Kapitän, y a t’il a bord un homme capable de mener ce vaisseau jusqu’à Slupsk avant le lever du soleil ?

- Maître… mais… mais qu’avez vous fait… le capitaine… il a la peau du cou qui pend… on dirait du jambon…

Nosferatu, qui frottait rageusement une petite tache brillante aux reflets rubis pour l’effacer du plastron de son manteau, s’arrêta net. Le pauvre fonctionnaire avait eu l’outrecuidance de ne pas répondre à la question de son Maître, se répendant en de nébuleuses considérations anatomiques mêlées de grossières comparaisons porcines. Mais notre vampire sut retenir la rageuse crispation qui naissait déjà dans son bras et résolut même de traiter ce nouvel obstacle avec toute la pédagogique dont il était capable. Faisant un pas dans la mare de sang pour s’approcher du corps sans vie du pauvre capitaine, il tendit ensuite son pied vers le morceau de chair rosé qui pendait au cou du malheureux. De la pointe de son soulier il mettait la sanguinolente excroissance en branle, comme pour en éprouver la raideur avant de lancer ces mots de réconfort :

- Notez, Herr Kapitän, qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un morceau de peau. La texture est élastique et l’on constate même une certaine raideur, quasi-cartilagineuse, car nous sommes là devant la trachée du capitaine. Cela explique cette couleur rosée qui évoque chez vous la viande de porc. En effet, cet épithélium est peu vascularisé, contrairement aux tissus musculaires et aux enchevêtrements conjonctifs adipeux dont vous pouvez observer la couleur jaune ici et là, sur les côtés de la blessure. Notez aussi, chose amusante, qu’une simple pression du pied sur la cage thoracique – comme ceci – me permet de produire ces grosses bulles que vous voyez apparaître par un simple effet de soufflet. Aucun doute que l’orifice dont elles sortent est relié aux poumons.

Fit-il en appuyant du talon sur la dépouille qui, tout en un ruissellement de sang frais, gargouillait à chaque impulsion. Notre vampire avait depuis trop longtemps quitté la société des hommes pour se souvenir qu’un tel spectacle, si quotidien à ses yeux, pouvait heurter la sensibilité du quidam. Maladroitement, il croyait rassurer le jeune fonctionnaire en le libérant de son ignorance mais, lorsqu’il se retourna vers son interlocuteur, il le découvrit prostré au sol, la tête entre les genoux, s’oubliant dans un balancement mécanique et gémissant d’ineptes psalmodies. Le pantalon du fonctionnaire s’inhiba lentement d’urine lorsqu’il releva des yeux suppliants vers le vampire. Son visage avait perdu toute trace de cette sanguine coupe rose qui lui donnait d’ordinaire un air de santé et ses grosses joues s’étaient faites pâles, uniformes et olivâtres.

- Herr Kapitän, reprit Nosferatu, l’heure n’est pas à la sensiblerie, nous devons conduire ce navire à bon port avant le lever du soleil. Qui ici peut encore s’acquitter d’une telle tâche ?

- Trach… trach… trachée… Maugréa le jeune fonctionnaire que rien n’arrachait plus à sa stupeur.

- Que dites-vous Herr Kapitän ?

- On… voit… la trach… trachée…

- Évidemment, je viens de vous l’expliquer ! Mais aller vous me répondre ? Quelqu’un est-il actuellement en capacité de mener ce vaisseau jusqu’aux rives polonaises où mes affaires m’attendent ?

- Non… morts… ils sont morts… le Capitaine et son second…tous morts… tous…

- Quelle miséricorde ! Il n’y avait donc que ces deux hommes pour nous conduire là-bas Herr Kapitän ?

Le fonctionnaire tremblant confirma cet état de fait à Nosferatu d’un simple mouvement de la tête, sans quitter le sol des yeux, en poursuivant son étrange et monotone chorégraphie. Notre vampire comprit alors que la manière douce avait maintenant offert tout ce qu’elle avait à offrir et qu’il lui fallait changer de stratégie s’il voulait bénéficier de l’aide du fonctionnaire pour arriver à Slupsk avant le chant du coq.

- Herr Kapitän, je constate avec regret une profonde et funeste démobilisation dans le soutien que j’attends de vous pour mener à bien cette entreprise. Le temps m’est compté et j’ai été jusqu’alors trop patient. Reprenez-vous à l’instant ou c’est votre propre trachée que vous aurez le loisir de contempler avant de mourir noyé dans le sang. Les longues minutes de suffocation qui précéderont votre mort ainsi que la douleur de se faire prélever vivant un organe s’étendant du larynx à l’estomac, feront passer pour bien peu de chose le spectacle qui semble vous avoir tellement ému.

- Non ! Non ! Maître ! Pitié, je vais nous trouver un moyen de quitter ce bateau et de regagner la côte.

- Agissez prestement  Herr Kapitän.

- Suivez-moi !

Dégrisé par les mots du vampire, le jeune fonctionnaire quitta lestement la cabine en sautillant d’un pied sur l’autre. Lui, si désespéré quelques minutes auparavant, prêt à abandonner le langage et toute l’humanité dont il était capable, il semblait ragaillardi. Une joie simiesque avait pris la place de l’angoisse et sa démarche elle-même avait gagné en légèreté malgré l’inconfort de ses vêtements dont l’entrejambe souillée le contraignait à marcher les jambes écartées. Mais dès qu’il sortit, il n’y parut plus rien, une pluie battante les attendait à l’extérieur, pour les tremper l’un et l’autre entièrement. Les deux silhouettes traversèrent le pont ruisselant en direction des embarcations de sauvetage, se cramponnant à toutes les prises que pouvait offrir le navire qui tanguait dans la tempête. Arrivés à la poupe, le jeune fonctionnaire se lança dans une lutte acharnée contre le hublot de la vaste capsule prévue pour évacuer tout un équipage sous l’œil curieux de Nosferatu. Le pauvre homme n’avait pas eu le temps de se couvrir, son corps était protégé d’une simple chemise et d’un gilet à grosses mailles gorgé d’eau qui s’étirait maintenant jusqu’au sol. Il pénétra finalement dans la capsule mais, au moment de le suivre, le vampire marqua une hésitation. Le regard de Nosferatu se perdait sur l’enchevêtrement de tubes et de cheminées qui parsemaient le navire qu’il s’apprêtait à quitter pour un frêle esquif et, dans la tempête, il fit l’expérience d’une incertitude toute nouvelle. Atteindrait-il la côte avant le lever du jour ou devrait-il souffrir de nouveau une insupportable crémation solaire comme ce fut le cas la nuit précédant son voyage ? Pouvait-il se fier au fonctionnaire ou devait-il s’attendre à ce que le jeune homme se débarrasse dans les flots de la Baltique de ses restes charbonneux, le privant du même coup de tout espoir de survie ? Pourrait-il échapper vivant à ces dangers et obtenir les réponses qui l’attendaient à Spluks ? Toutes ces questions dans la tempête agitaient son esprit comme mille clameurs confuses, mais sur elles planait une interrogation plus fondamentale, plus angoissante encore : cette « fée transistor » avait-elle dit vrai en affirmant que la belle le consumerait puis l’abandonnerait pour un autre ?  Du jour où il avait aperçu la danseuse, une force en lui avait avait œuvré dans l’ombre avec une ruse dont il ne se serait pas cru capable, conspirant contre son propre instinct de « survie » ou plus exactement contre l’organisation sans faille de l’éternité de sa mort, complotant pour lui substituer des objectifs plus grisants. Il voulait maintenant savoir qui il était, s’il pouvait être aimé d’elle et était prêt à tout pour cela. Mais le jeu en valait-il la chandelle ? Nosferatu devait choisir dans l’urgence, choisir sur le fondement de fragiles conjectures, il goûtait avec une acquitté toute particulière au sentiment paradoxal d’exister. Pourtant, une seule minute à ses côtés, un seul instant dans le miroir de ses yeux bleus, une seule bouffée de son parfum, un seul tintinnabulement de ses bracelets valait tous les risques, y compris celui de la damnation éternelle pour un tas de cendres dissipées au gré des flots de la Baltique. Il pénétra dans la capsule de sauvetage comme d’autres lance les dés. Peut-être pour la première fois, Nosferatu avait fait un choix humain, non pas un choix guidé par le savoir, mais un choix porté par l’espoir de pouvoir s’inventer autrement.

Le fonctionnaire allait actionner le levier qui permettait de libérer l’engin et de le précipiter dans les flots lorsque Nosferatu, remontant in extremis du royaume sucré de sa propre imagination, s’exclama en retenant la main du fonctionnaire :

- Ma terre ! Nous n’avons pas pris ma terre !

- C’est vraiment indispensable Maître ?

- Herr Kapitän, ne croyez pas qu’un seul de mes actes échappe à la nécessité ! Il nous faut immédiatement descendre dans les cales et remonter mes caisses.

Sans laisser à son Maître le temps d’exposer une torture qu’il pourrait lui infliger en cas de refus, de résistance, ou même de mauvaise volonté, le jeune fonctionnaire qui sentait s’affirmer en lui une confortable vocation d’esclave, n’insista pas. Il ouvrit la capsule et prit, d’un pas décidé, le chemin des ponts inférieurs qui le mèneraient jusqu’à la cargaison de son Maître. Nosferatu marchait après lui dans la tempête et une fois encore, de balustrades en échelles, les deux intrépides silhouettes traversèrent le bateau sous une pluie battante mêlée de flocons de neige et de grêlons. Ils arrivèrent enfin à dans la cale où les attendaient les cinq cercueils remplis de terre. Rien n’avait bougé et après s’être assuré d’un coup d’œil du contenu de la première des bières, où il avait entreposé dans la terre les feuillets jaunis et des précieuses reliques desséchées de son ami funambule, le vampire s’empara  vigoureusement de la caisse et la chargea sur son dos avant de lancer à son disciple :

- Herr Kapitän, prenez le cercueil qui se trouve en bas de la pile, c’est, avec celle que je porte, la plus remplie de terre. Je tâcherai de me contenter de ces deux là car nous n’avons que peu de temps devant nous.

La tâche était impossible, même pour un robuste mangeur de choucroute. Le fonctionnaire eut beau empoigner de toutes ses forces le cercueil rempli de terre qui se trouvait devant lui, il ne parvint qu’à peine à le traîner sur quelques centimètres et ne put nullement le soulever du sol. Comment aurait-il pu monter les abruptes escaliers de fer où la pluie ruisselait en cascade ? Constatant l’impuissance de son disciple qui tirait sans relâche sur les poignées de laiton, Nosferatu reprit :

- Herr Kapitän, oubliez ma requête et ouvrez plutôt le chemin vous serez plus utile à tenir les portes des coursives.

- Bien Maître !

De nouveau les deux silhouettes traversèrent le bateau sous les assauts de la mer. La remontée fut longue et périlleuse. En maints endroits la bière menaça de s’ouvrir et quelques poignées de terre filtrèrent ici et là entre les vieilles lames de bois, maculant nos deux aventuriers d’une boue marron et nauséabonde, avant qu’ils parviennent enfin à pénétrer, corps et biens, dans l’embarcation de sauvetage.

Le  levier actionné, la capsule fit une chute libre de plusieurs mètres, pénétra dans les flots tumultueux et remonta avec la fulgurance d’un bouchon de champagne en une gerbe magnifique pour enfin demeurer à la surface des eaux. Nos deux compagnons ballottés comme des pantins désarticulés, passèrent plusieurs fois de l’avant à l’arrière de la capsule se heurtant aux parois et dans la chute, le cercueil qu’ils n’avaient pas eu la bonne idée d’attacher solidement, se libéra de son couvercle, vomissant son funeste et intarissable contenu sur nos deux naufragés. A demi enterrés et enchevêtrés dans un imbroglio de bras, jambes et gilets de sauvetages, ils mirent quelques minutes à reprendre leurs esprits et un bon quart d’heure pour s’extirper du magma boueux tandis qu’au loin le Cérès disparaissait derrière de noirs rideaux de pluie. Par chance, ces modèles d’embarcations de sauvetage étaient munis d’un moteur hors-bord d’une puissance de 90 chevaux et d’un repérage satellite dont l’écran, une fois libéré de sa gangue de terre, permis aux deux navigateurs de trouver leur route dans la nuit. Il atteignirent rapidement une vitesse de plus de vingt nœuds, aidés par les vagues qui les ramenaient aussi vers la Pologne. Ils menèrent ainsi bon train pendant près de trois heures et aperçurent enfin la côte. Une haute tour de briques rouges dont le sommet rayonnait se dressait au milieu d’une plage battue par les vent dans l’obscurité déclinante d’une nuit qui s’achève. La coque du canot vint mollement arrêter sa course sur le sable d’une longue plage de sable blanc dont la clarté rayonnait sous un ciel privé d’étoiles.

Celui qui n’a pas connu la terrible angoisse d’une avarie sur les flots d’une mer déchaînée ou même d’un naufrage, ne peut se faire une idée du soulagement que connurent nos loups de mer. Accoutumés au ressac et émus de retrouver leur élément solide, les deux créatures brunes et terreuses eurent la tête qui tourna encore longtemps après avoir quitté l’embarcation. Épuisé par son voyage, conscient qu’il avait frôlé la mort chaque seconde depuis le début de cette nuit, se voyant uni dans la crasse et revêtu du même uniforme de boue que son Maître, le jeune fonctionnaire eut du mal à contenir son émotion et embrassa chaleureusement le vampire dans une étreinte fraternelle qui n’était pas sans rappeler la franche camaraderie des viriles corporations militaires après le coup de feu. Stoïque, notre vampire que rien ne pouvait écarter de sa mission – et surtout pas les effusions sentimentales d’un jeune fonctionnaire joufflu – n’esquissa ni sourire, ni étonnement, il se contenta d’envoyer son disciple s’enquérir au plus vite du chemin qui les mènerait à  Baszta Czarownic où se trouvait la tour des sorcières. Les Deux silhouettes quittèrent alors l’embarcation, la première, éprouvée par l’aventure, boitait vers les lumières de la ville tandis que la seconde progressait lestement sur la plage emportant sur son dos un cercueil; elle prit place au sommet d’une dune. Là, enfin seul et immobile, Nosferatu goûta au soulagement profond d’être enfin sur la terre ferme et d’avoir échappé aux tumultes destructeurs. Pareil à Moïse, la mer s’était contre toute attente ouverte devant lui pour lui ménager un chemin et  composait maintenant une symphonie héroïque dont pas une note, pas un son, pas un grain de sable porté par le tourbillon de cette tempête n’était de trop. Toute cette nature, source de bien des périls durant ce voyage, traduisait la passion qui animait son coeur comme pour lui redonner espoir et dissiper les paroles empoisonnées de « fée transistor ». Le visage fouetté par les embruns et ruisselant encore de boue, Nosferatu esquissa un sourire de soulagement, son regard se perdait dans une douce contemplation du chaos.

- Maître, lança une petite voix derrière le dos du vampire, nous n’avons pas abordé Utska comme prévu, mais à Darłowo… Quelle catastrophe ! Nous sommes encore à 50 km de Slupsk…

Le ciel de l’Est palissait déjà.

 


   juil 13

Chapitre 14 : You are the Dancing Queen

Un piano ! Ce fut un glissando des plus féériques qui tira Nosferatu de sa stupeur et lui fit dresser les oreilles. Assis dans son fauteuil, les yeux écarquillés, il cherchait du regard le téméraire musicien qui avait décidé de dispenser son art en plein milieu de la mer. Il pouvait s’attendre à tout sauf à entendre le délicat son d’un clavier dans ce lieu déserté par le bon goût. Mais l’artiste restait invisible et bientôt il fut rejoint par une myriade de voix cristallines.

Le chant ensorcelant d’un bataillon de femmes lascives s’élevait dans l’atmosphère vicié de cette cabine, saturée de vapeurs d’alcool, de transpiration et de saucisse à l’ail. Elles étaient portées par le tempo frénétique de petits tambourins au son aigrelet qui s’épuisaient à tenir un rythme binaire. Notre vampire jetait des regards indignés de tous côtés, il fulminait une fois encore d’être trahi par ses sens ! Son oeil, d’ordinaire capable de discerner jusqu’aux ectoplasmes les plus éthérés, car il partageait pour une part leur nature fantomatique, restait aveugle au sabbat que ses oreilles entendaient pourtant. Nosferatu était au comble de l’indignation et tâchait d’élaborer dans son esprit des pistes d’explications irrationnelles. Deux voies portèrent leurs chants au dessus des choeurs.

You can dance,

you can jive

Having the time of your life

See that girl…

Il pensa immédiatement à des sirènes qui volaient peut-être autour du bateau et dont les voies de miel pénétraient jusqu’au plus profond de son esprit, créant du même coup une impression de proximité. Mais pourquoi les filles de Terpsychore auraient-elles quitté les eaux d’azur de la méditerranée pour les eaux noires et glacées de la Baltique ? N’y avait-il pas là-bas assez de pêcheurs de rascasses, de rougets ou de grondins à conduire par leur chant contre les récifs où, dans les amas d’ossements et de chairs desséchées, elles avaient fait leurs nids ? La curieuse agitation de notre vampire céda bientôt la place à une mine des plus sombre et préoccupée tandis que l’impudique psalmodie se poursuivait.

watch that scene
Dig in the Dancing Queen…

- Ça va maître ? Vous n’avez pas l’air bien ?

Interrogea le jeune fonctionnaire inquiet de la soudaine agitation de son seigneur. Nosferatu lui lança un regard courroucé et tenta de quitter d’un bond son fauteuil de sky marron sans y parvenir. Le pauvre était encore trop éprouvé par l’ingestion des deux alcooliques : sa tête lui tournait et le monde autour de lui avait perdu sa fluidité coutumière, il ne se livrait plus que sous la forme d’une succession d’images juxtaposées. L’odeur du saucisson à l’ail le prit soudain à la gorge. Son estomac se serra violemment en un spasme nauséeux. Il s’affala de nouveau sur l’assise molle, glissa lentement mais ne tomba pas, les bras ballant, ses aisselles étaient retenues par les accoudoirs de son fauteuil. Un profond désespoir l’étreint soudain. Pareil à Ulysse il endurait le chant des sirènes sans pouvoir se libérer de ses entraves…

Friday night and the lights are low

Looking out for the place to go…

- N’entendez vous pas ! On chante ! Hurla de vampire comme un enfant épuisé au bord des larmes.

Le capitaine et le jeune fonctionnaire, se jetèrent tous les deux un regard amusé.

Where they play the right music,

getting in the swing…

- Delirium Tremens, ça fait aucun doute. Affirma, docte, le capitaine en direction du fonctionnaire avant d’ajouter : Vous devriez essayer de dormir ou aller vomir, ça ira mieux.

- Mais pourquoi me parlez-vous latin Monsieur ? Vil créature incrédule, je vous dis que j’entends de la musiques. Un cantique de prêtresses païennes…

You come to look for a king

Anybody could be that guy

Night is young and the music’s high…

- Là ! Là ! Elles parlent ! Elles ME parlent… Elles me parlent d’ELLE ! Reine de la nuit… Reine de la danse… Oui, je la connais, petites fées, je sais de qui vous parlez, je la vois encore danser dans ma mémoire et je voudrais que jamais elle ne s’en aille… Viens à moi belle enfant, je serai ce Roi… Qu’elle danse comme la vie… Qu’elle danse pour tromper la mort… Qu’elle danse pour rallumer le feu qui consume les secondes, les minutes, les jours… Danse, danse que je me brûle au temps et à la vie comme je brûle d’amour pour toi !

- Capitaine, il parle de la chanson à la radio ! Lança, enthousiasmé par sa découverte, le jeune fonctionnaire à l’esprit éclairé. C’est du ABBA, ça s’appelle Dancing Queen, ça veut dire « la reine qui danse » !

- C’est la chanson de la radio qui le met dans cet état ? Repris le Capitaine qui ne connaissait que son suédois maternel.

With a bit of rock music, everything is fine

You’re in the mood for a dance…

- Qu’est-ce que « Radio » ? Demanda Nosferatu et stoppant nette son exaltation. Savez-vous qui sont ces petites fées qui me parlent de ma promise ?

- Ben… c’est le transistor, là, sur l’étagère. Répondit le Capitaine en désignant le boitier de plastique beige d’où provenait la musique. Ça nous sert surtout pour savoir le temps qu’il fera, parce qu’ils ont annoncé un grain pour la fin de la nuit…

- Transistor ! Une fée qui connait l’avenir et qui vit dans cette boite que l’on appelle « radio » ! Où vous l’êtes vous procuré ?

And when you get the chance …

- heu… je l’ai achetée à Stockholm dans un supermarché. Répondit timidement le capitaine.

- Cette magie vient de Stockholm ! Faite silence maintenant, je dois connaître ce que demain nous réserve à elle et moi ! Écoutons.

Lança Nosferatu avec l’autorité d’un général sur un champ de bataille et, se cramponnant de toutes ses forces à la tables, puis aux étagères, il rejoignit le poste de radio qui continuait de chanter.

Feel the beat from the tambourine

You can dance, you can jive

Having the time of your life

See that girl, watch that scene

Dig in the Dancing Queen …

Il saisit l’objet et le leva dans les airs comme le prêtre brandit le calice lors d’une messe et, solennel, il questionna d’une bouche pâteuse :

- Terrible objet enfanté par Thor et son panthéon de Dieux irascibles, accepte ma requête et livre moi sur ces flots le secret de l’avenir. Dit moi, Ô petit démon messager des Dieux, si elle m’aimera un jour !

You’re a teaser, you turn them on

Leave them burning and then you’re gone

Looking out for another, anyone will do

You’re in the mood for a dance

And when you get the chance…

Nosferatu lâcha l’appareil qui tomba au sol et se brisa à ses pieds, répandant son électronique contenu sur le linoléum tâché de la cabine.

- Ma radio ! Maugréa le Capitaine.

Le visage radieux de Nosferatu, presque rieur et plein d’optimisme au moment de questionner ce qu’il croyait être des fées, n’exprimait plus que l’apathie du désespoir. « Tu es une allumeuse, tu leur mets le feu, laisse les se consumer et va vers un autre, n’importe qui fera l’affaire… » disait la chanson. La réponse peignait un bien cruelle tableau de l’amour. Les yeux du vampire se remplirent de larmes. Oui, la bohémienne dansait comme d’autres respirent, mais elle ne dansait pas que pour lui. Oui, son cœur s’était embrasé en la voyant si belle en cette nuit opaline, mais quel homme pourrait échapper à ses charmes ? Oui, elle attendait que l’amour vint la saisir, la transporter, faire de sa vie un roman, mais comment imaginer que ce vampire malingre puisse avoir les traits du héros ? Un homme à la peau brune, velue, au cuir épais et ne craignant pas le soleil viendrait vers elle. Il la saisirait par la taille pour l’arracher à sa danse, elle lutterait peut-être, par principe, mais tout son être serait en émoi face à la puissance bestial du prétendant. Alors, la portant à bout de bras, il traverserait une allée pavée des dents de ses rivaux assommés par ses points, durant la mâle parade amoureuse qui avait précédé ce rapt, cette brutale séduction. Il la porterait enfin dans son repère, une roulotte cossue ou une boucherie-charcuterie fraichement repeinte, en plein cœur des quartiers huppés de Wismar. Là, capturée par la force et apprivoisée par le confort, elle se livrerait entièrement à lui, fascinée par cette existence biologique toute d’humeurs, de transpirations et d’hormones : promesse d’une longue lignée d’héritiers vigoureux. Un mariage en grande pompe, les anniversaires qui se suivent pour égrener le bonheur de vieillir ensemble et les inéluctables cadeaux que ces événements entrainent finiront de la convaincre : elle prendrait le tablier comme d’autres prennent le voile. Elle cesserait de danser et achèverait sa vie dans l’oubli de soi, entouré de son avide progéniture. Tout cela, Nosferatu était incapable de le lui offrir, il se savait cruellement démuni pour se lancer dans l’arène d’une conquête amoureuse. Son éternel présent, sa peau froide et sans saveur ne pouvait rivaliser face à l’ardeur d’une chaire vivante vouée, tout comme elle, à la génération et à la corruption. Les esprits avaient parlé et Nosferatu touchait du doigt sa folie d’avoir cru pouvoir être aimé.

- Problème de gonzesse ? Faut pas se laisser abattre, une de perdue dix de retrouver ! Enchaîna le capitaine, pour détendre l’atmosphère.

Les poncifs et les vérités générales sont de bien maladroites réponses à apporter à un cœur affligé. En tentant de noyer dans la masse la singularité d’une souffrance elles ne font bien souvent que la raviver, en l’augmentant au passage d’un insupportable sentiment d’incompréhension. Le pauvre capitaine paya bien chère cette légèreté pourtant si ordinaire. Dégrisé par la colère, Nosferatu fondit vers le pauvre homme, le saisit à la gorge de ses doigts maigres et ramena son cou contre ses crocs. Il arracha net une longue bande de chair mêlée d’une barbe poivre et sel. Le sang jaillit à gros bouillons sans qu’il ne fasse ventouse de sa bouche pour le recueillir, probablement échaudé par ses deux précédents repas, et vint recouvrir les vitres de la cabine d’un plasma épais et brillant comme du rubis. L’hémorragie magnifique cessa enfin, le capitaine à la gorge ouverte affaissa, ses yeux ternes fixaient le jeune fonctionnaire maculé de sang et au bord de l’apoplexie. Il leur restait une quarantaines de milles nautiques pour rejoindre l’anse de Poméranie orientale puis Slupsk et personne n’était plus à même de commander de navire. Nosferatu avait l’alcool triste et bagarreur.

 

 


   juil 12

Chapitre 13 :Saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs.

La Baltique s’offre comme un tableau immobile et statique, parfois traversé par le vol d’une mouette, durant le glacial mois de décembre. La nuit s’imprègne insensiblement de la lumière bleutée du petit matin et le jour ne s’annonce qu’au terme d’un long préambule, lorsque que les premières flammes d’un brasier vermeil viennent enfin danser à l’horizon. Le navire qui transportait Nosferatu ayant appareillé sur les coups de huit heures, notre vampire pu, après sa visite des cales, remonter sur le pont et contempler quelques instants, dans le crépuscule du matin, le port de Wismar qui s’éloignait dans la brume, drapé d’une éclatante parure de luminaires. Il n’avait jamais quitté Wismar et croyait en connaître tous les détails, mais cette ville qui disparaissait déjà, auréolée d’un artificiel halo doré, fruit de l’industrieuse activité des hommes, lui parue étrangement nouvelle. Nosferatu ressentit pour la première fois la nostalgie d’un lieu, l’intuition furtive qu’il n’y avait finalement pas passé assez de temps, que toutes ces ruelles franchies avec l’indifférence de l’habitude ne lui avaient pas livré leurs secrets. Une forme de regret de quitter cette terre se mêlait à l’inquiétude d’y laisser celle qu’il aimait sans avoir la certitude qu’il pourrait la retrouver un jour. Il ignorait quels périls l’attendaient sur cette mer, apparemment si docile, mais dont les fonds vaseux étaient jonchés d’épaves. Il ne savait pas non plus si sa rencontre avec les sorcières de Slupsk pourrait apporter une réponse à ses questions. Par ce voyage il goûtait au vertige de l’incertitude, d’ordinaire propre aux vivants ; lui, si accoutumé à vivre comme un mort, à savoir de quoi demain sera fait.

Après avoir quitté le port à vitesse réduite et laissé derrière lui la baie de Poméranie occidentale, aux eaux troublées par les dépôts du fleuve Oder, le navire tout fila droit vers le nord. Intrépide Poucet des océans, il laissait derrière lui des auréoles huileuses et noires à intervalles réguliers. Mais ce Titan incontinent, véritable géant des mers à la coque oxydée, burinée par trop d’années de bons et loyaux services, semblait pourtant réunir tous ses efforts pour livrer sa dernières course contre les éléments, et ses vieux poumons d’acier crachaient d’épais nuages charbonneux dans la clarté du petit matin. Nosferatu avait regagné l’un de ses cercueils de terre, à l’abri de la lumière dans le ventre de la bête depuis plus d’une heure et demi, lorsque le navire eût atteint la pleine mer et fit cap à l’Est, sur le chenal empruntés par les lignes régulières qui reliaient Lübeck à Stockholm ou Helsinki. Malgré tous les efforts de l’équipage et du capitaine – valeureux suédois issu d’une longue lignée de marins héroïques, versé dans l’art de se laisser porter par tous les courants sillonnant cette mer qu’il connaissait sur le bout de ses doigts calleux, le vétuste navire ne pouvait dépasser la vitesse maximum de quinze nœuds. Cette navigation fut donc ponctuée par le goguenards chant des sirènes de petits bateaux espagnols chargés de saumons, de cabillaud et de harengs, qu’il croisait, filant vers le sud, et par le doublement régulier des pétroliers norvégiens, rentrant à vide au pays, lancés sans effort à plus de trente nœuds.

Nosferatu ne connu rien de cet hésitant début de traversée. Bercé par les flots et le ronronnement de la salle des machines, il dormait à point fermé. Ce n’est qu’un peu après seize heures, car le soleil se couche tôt en ces contrées boréales, qu’il sortit de sa torpeur et épousseta son habit afin d’en préserver toute la ténébreuse faculté de dissimulation. Il se dirigea ensuite vers le pont supérieur, sur lequel s’abattait une bruine mêlée de quelques flocons, et aperçu dans une cabine aux vitres embuées, le capitaine, un homme d’équipage et le jeune fonctionnaire qui se livraient à une partie de cartes. Caressant l’horizon de ses pupilles dilatées, il vit sans le reconnaître, derrière le navire, le Cap de Puttgarden. Le bateau et son équipage allaient rentrer dans les eaux territoriales polonaises mais ces subtilités de administration maritime lui importaient peu. Il s’était couché la veille le ventre creux, éprouvé par une journée de crémation qui n’avait pas été de tout repos, et c’est l’urgence de la faim qui l’avait, cette nuit encore, arraché à sa couche. Fendant les bourrasques, auxquelles le massif navire restait insensible, Nosferatu traversait l’obscurité pour rejoindre les trois hommes et satisfaire à ses besoins alimentaire. La cape de soie noire dont il s’était équipé pour ce long voyage volait au vent et, dans la tourmente, elle formait de grandes ailes brillantes qui lui donnaient l’élégance d’une immense chauve-souri. Enfin dissimulé derrière la porte de la cabine, indifférent au ruissellement de l’eau glacée qui coulait sur son crane, il n’attendait que de voir sortir l’un des joueurs pour en faire son repas. La poignée de la porte s’abaissa. Dès que la porte fut refermée, il surgit de l’ombre et bondit la bouche ouverte, tous crocs dehors, sur celui qu’une envie pressante avait attiré hors de son abri. Vigoureusement saisi par le col l’homme, pourtant corpulent, n’eût pas le temps de se débattre ou de pousser le moindre cri que, déjà, des dents s’étaient plantées dans son cou, ouvrant toute grande sa carotide, pour en livrer la substance à notre vampire. Penché comme une sangsue avide sur sa victime qui s’avachissait lentement dans une flaque d’urine qu’elle n’avait pas su retenir, Nosferatu fit en quelques secondes le plein des substances nécessaires sinon à sa survie, du moins à son bien être. Mais lorsqu’il lâcha sa victime allégée de quelques litres de sang, il réalisa avec effroi qu’il n’avait pas même pensé à s’assurer de son identité. L’idée qu’il puisse s’agir du capitaine ou du jeune fonctionnaire lui glaça les os. En effet, le capitaine mort, qui pourrait éviter à ce navire la perdition sur l’un des nombreux écueils qui jalonnaient les côtes poméraniennes ? Certainement pas lui qui ignorait tout de sa diabolique propulsion et n’avait pas commandé de vaisseau depuis les cogues hanséatiques de sa jeunesse. De même, comment se priver de l’instrument fort utile qu’allait être ce jeune fonctionnaire, si obéissant, pour permettre à notre vampire d’arriver à ses fins durant la suite de ce voyage ? Pareil à un enfant qui n’ose regarder la fenêtre qu’il a entendu se briser après avoir lancé en l’air un ballon de toutes ses forces, Nosferatu, les yeux écarquillés sur la nuque de sa victime, repoussait le moment de retourner sa dépouille pour la reconnaitre.

Heureusement pour notre vampire, il ne s’agissait que d’un des hommes de bord qu’il fit, comme il put, glisser sur la taule du pont. Mais le soulagement fut de courte durée, car c’est précisément au moment où notre vampire se contorsionnait pour trouver les appuis stables qui lui permettraient de repousser son défunt bagage à la mer que les vagues se mirent à grossir. Un puissant roulis vint compliquer la tâche de notre vampire qui, désormais cramponné à sa victime, tentait en vain de se redresser sur ce sol mouillé et givré par endroits.

- Olof en tient une bonne on dirait ! Vous m’avez tout l’air de deux arsouilles, t’as besoin d’un coup de main pour le relever ? hahaha !

Nosferatu leva les lentement les yeux au-dessus de lui, médusé de n’avoir pas entendu venir l’impudent, lui qui pouvait se targuer de posséder les sens les plus affûtés de toute la création, et il distingua un homme hilare dans la pénombre. Chose exceptionnelle, la tempête ne semblait pas avoir de prise sur le marin irréel qui se tenait droit comme un « i » au milieu du tumulte. Indigné par cette aisance et sans plus réfléchir Nosferatu réunit toutes ses forces pour saisir l’intrus à la gorge et y planter ses crocs. En quelques secondes le tour fut joué. Mais de nouveau notre vampire fut saisi d’angoisse, dans l’ardeur de sa colère il n’avait encore pas pris le temps d’identifier sa proie et ce nouveau cadavre exsangue, empilé sur le premier, pouvait très bien être le capitaine suédois ou le jeune fonctionnaire. Une fois encore son soulagement fut grand quand il parvint à distinguer les trais d’un autre homme de bord. Les deux corps attendaient donc d’être jetés à la mer par le vampire qui ne parvenait décidément plus à conserver l’équilibre. En rampant et au terme de presqu’une heure de gesticulations, Nosferatu atteint enfin au grade-corps auquel il réussit à se hisser avant de précipiter, une à une, ses deux victimes dans les flots de la Baltique qui, vu d’ici, n’étaient pas si déchaînés. Il lui fallut encore une autre demie-heure pour tenter de récupérer des efforts titanesques qu’il avait dû fournir afin de se débarrasser des deux dépouilles. Mais ni les embruns glacés, ni la contemplation de cette mer à l’étal, qu’il sentait pourtant bouger jusque dans son ventre, ne parvenaient à dissiper ses vertiges. Une main se posa sur son épaule.

- Maître ! Maître ! Ne rester pas là !

Nosferatu se retourna brusquement, encore une fois indigné d’avoir été si grossièrement trahi par ses sens. Mais reconnaissant le jeune fonctionnaire, il réussit cette fois à ravaler son orgueil et à retenir ses pulsions meurtriers.

- Vous allez bien ? Je vous appelle depuis dix minutes et vous ne vous retournez pas. Suivez-moi, je vais vous amener à l’abri, c’est un temps attraper la mort !

Prenant le vampire par le coude, le jeune fonctionnaire ajouta.

- Dites-moi, vous n’auriez pas vu Olof et Majken, ces deux poivrots ont encore disparu !

Nosferatu fit non de la tête.

Éprouvé, désorienté face une telle familiarité, il se laissa conduire jusqu’à la cabine qui ne se trouvait finalement qu’à quelques mètres. A trois reprises ses jambes cessèrent de le porter durant ce trajet et il se serait écroulé sans le précieux appui du jeune homme. Une fois dans la cabine, on l’installa finalement sur un fauteuil de sky marron à roulettes dont le dossier avait la fâcheuse tendance de basculer en arrière. Au dessus de lui un calendrier indiquait l’année 1977 et l’on pouvait y voir deux chatons jouant dans l’herbe avec une pelote de laine rouge sur fond de montagnes bavaroises. A demi allongé, les jambes ballantes, les yeux mi-clos, son regard était absorbé par le plafond où pendait une vielle pellicules piègeuse de mouches hors d’âge, le chapelet de cadavres dessinait des cercles au gré des imperceptibles mouvements du bateau : on eût dit que Nosferatu attendait patiemment qu’un barbier vienne s’occuper de lui. Mais ses joues étaient glabres et tous, hormis lui même, savaient qu’il était ivre. Le capitaine et le fonctionnaire, assis devant leurs verres, grignotaient des tranches de saucisses fumées à l’ail. Amusés par leur hôte, ils ignoraient que Nosferatu ne s’était pas éthylisé au contact d’une bouteille de vodka ou de shnaps, mais en buvant le sang de deux innocents ivrognes dont les corps nourrissaient maintenant les poissons. Un poste de radio crachait un son aigrelet. Il était près de vingt heures et une musique allait éveiller l’esprit embué de notre ami.